Les incompris

Dévastateur. Le rapport de la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, sur la perte de contrôle totale des cas de COVID dans les CHSLD est dévastateur. La phrase qui tue se situe à la page 22 du document lapidaire par ses onze constats, tous accablants : « Les CHSLD n’ont été pris en compte par aucun scénario. » Rayés de la carte stratégique du gouvernement du Québec, les centres de soins de longue durée pour aînés ne faisaient même pas partie du tableau de bord, ce qui confirme de manière éloquente ce qu’on supputait : ces résidences à l’importance pourtant capitale par le sens de leur mission et la nature des gens qu’ils abritent étaient indéniablement dans une zone seconde au chapitre des priorités. Espérons que cet état de fait soit révolu.

Le rapport final de Marie Rinfret ne tombe pas sur les bureaux des décideurs comme un énième document détaillant la monumentale faillite du Québec en CHSLD, où quelque 4000 décès sont survenus en cours de pandémie. Non. La nature totalement indépendante de cet organe, qui relève de l’Assemblée nationale, donne de l’élan à ces constats, dont la force réside aussi dans le fait d’être mariés à des solutions. Saluons ce travail colossal d’enquête, dont un des mérites est de s’engager à effectuer chaque année un suivi auprès des autorités concernées pour vérifier l’évolution des recommandations.

Que ceux qui croyaient que tout avait été dit sur l’abandon apparent des CHSLD en cours de pandémie se détrompent : l’équipe de la protectrice du citoyen détaille en plusieurs failles le statut quasi fantôme de ces établissements pourtant clés dans le parcours de vie des aînés québécois. Mal compris, mal outillés, mal dirigés, mal aiguillés ; bref, l’épine dans le pied des dirigeants de la santé qui, on le comprend en relisant avec effroi la chronologie des événements, avaient tout faux en imaginant que le Québec s’en sortirait peut-être indemne. Le 2 mars 2020, un premier cas de contamination de COVID était répertorié dans un CHSLD. Deux jours plus tard, la ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann évoquait dans un point de presse le « risque faible » d’infection au coronavirus au Québec.

Un mauvais aiguillage de départ a-t-il fait tout déraper ? En ayant centré toute sa stratégie sur un délestage des hôpitaux destiné à préparer la ligne hospitalière à affronter une contamination comme celle qui affligeait l’Italie au printemps — l’horreur : les médecins devaient choisir des patients et en laisser mourir d’autres —, le Québec a presque poussé les CHSLD dans le précipice. On avait mal compris leur double mission — être des milieux de vie, soit, mais aussi des prestataires de soins destinés à une clientèle d’une immense vulnérabilité ; ils étaient très peu outillés en matière de mesures de prévention et de contrôle des infections ; la gestion de risques entourant les CHSLD a été effectuée par des autorités en réalité peu habilitées à évaluer ledit risque ; une absence de gouvernance locale a fragilisé la chaîne de décisions ; la pénurie de personnel — pourtant on ne peut plus prévisible — a aggravé la situation.

Ce rapport offre aussi un tout autre éclairage sur les versions officielles offertes par les autorités de la Santé publique à la coroner Géhane Kamel, qui mène sa propre enquête. D’évidentes contradictions en ressortent : cela aussi est plus que troublant.

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