La «tempête parfaite»

Mercredi dernier, l’astronaute canadien Chris Hadfield a diffusé une photo de la Colombie-Britannique prise depuis l’espace par la NASA. On y voit les inondations qui secouent la province depuis plus d’une semaine avec un « incroyable mouvement de terre arable » là où le fleuve Fraser rencontre l’océan Pacifique. « Restez en sécurité, tous », a écrit l’astronaute à l’intention des Britanno-Colombiens, sous le coup de l’état d’urgence depuis maintenant six jours.

Il s’agit du troisième état d’urgence pour la Colombie-Britannique depuis mars 2020 — l’un est imputable à la pandémie, les deux autres à des désastres naturels. Successivement. depuis cet été, la province a subi d’imposantes vagues de chaleur, des feux de forêt meurtriers et, après les pluies torrentielles de dimanche et de lundi dernier, des inondations, des coulées de boue et des glissements de terrain, dont les images saisissantes ont fait le tour du monde. Les derniers jours ont été plus cléments, ce qui a laissé le temps aux organisations et aux populations de sécuriser quelques digues en vue des chutes de pluie importantes attendues ces jours prochains… Pas de répit pour la planète et ses habitants.

La cascade de catastrophes naturelles survenue dans l’Ouest canadien n’a rien de fortuit, bien au contraire. Les phénomènes sont interreliés et se succèdent, pour former ce qu’on pourrait presque appeler, comme en anglais, une « tempête parfaite », bien que cet état de fait représente, pour les humains qui le subissent, l’envers de la perfection. Il y eut les records de chaleur fracassés en l’espace de quelques jours avec un sommet de 49,6 °C dans la ville de Lytton, tristement célèbre pour avoir complètement brûlé sous le coup d’incendies ravageurs le jour suivant. Les dômes de chaleur, phénomène où de hautes pressions atmosphériques emprisonnent l’air chaud et le repoussent vers le sol, sont considérés comme des indices menaçants pour l’humain de ce que les changements climatiques nous réservent. La Colombie-Britannique a perdu 600 âmes en raison de ces canicules insoutenables tant par leur durée que par leur degré inégalé de chaleur. Une étude diffusée en octobre par The Lancet a établi un lien clair entre l’activité humaine et les dômes de chaleur qui ont écrasé les Prairies canadiennes l’été dernier.

Ces températures extrêmes ont asséché les sols et créé les conditions idéales pour que se propagent ensuite les incendies de forêt. En 2021, le Canada a enregistré 6224 incendies de forêt — contre 3665 l’été précédent — pour un total de 4,18 millions d’hectares brûlés (l’année d’avant, 237 000 hectares avaient disparu sous les flammes). Des villes ont été littéralement rasées par ces feux, qui ont fait des morts et des milliers d’évacués.

Les sols asséchés et les forêts entièrement décimées ont ensuite créé les conditions parfaites pour la circulation et l’accumulation de quantité d’eau importantes, comme on l’a vu la semaine dernière. Dans plusieurs secteurs de la Colombie-Britannique, il est tombé en une seule journée autant de pluie qu’en un mois. Les effets destructeurs des inondations s’accumulent depuis : d’importants réseaux routiers et ferroviaires sont entièrement détruits, ce qui met à mal l’essentielle chaîne d’approvisionnements dans la province, mais aussi dans le reste du Canada ; dans la ville d’Abbotsford, la plus touchée à ce jour, le maire estime déjà à un milliard les coûts de la reconstruction ; des villes entières ont dû être évacuées ; les agriculteurs pleurent la destruction de leurs terres et la perte de leur bétail ; quatre personnes au moins sont décédées en raison de ces intempéries, et un disparu est toujours recherché. L’armée canadienne a été appelée en renfort, une 12e opération cette année pour les Forces armées motivée par des catastrophes naturelles.

Hélas, la prévalence de ces scénarios apocalyptiques ira galopant. Et non, le Québec n’y échappera pas. Après les conclusions décevantes et faméliques de la COP26 à Glasgow, on sait maintenant que la planète se dirige vers un réchauffement qui dépassera selon toute vraisemblance les 2,7 °C, si aucune action politique draconienne n’est imposée incessamment. Chez nous, ce sera encore davantage : de 2 à 4 °C d’ici 2050 ; de 4 à 7 °C au sud du Québec et de 5 à 10 °C d’ici 2100. Ces réchauffements entraîneront des phénomènes météorologiques extrêmes, comme la Colombie-Britannique en a eu un malheureux aperçu ces jours derniers.

Les experts prédisent des effets indéniables sur l’économie, les réseaux de transport, le déplacement des populations, mais surtout sur la santé et la morbidité, défis auxquels le Québec n’est pas prêt à faire face. À elles seules, les vagues de chaleur extrême pourraient causer une multiplication des décès, sans compter des effets néfastes importants sur la santé mentale. L’assaut de la pandémie de COVID-19 sur nos systèmes mal préparés nous convaincra-t-il de l’importance de mieux agir en amont ? Impossible cette fois de prétexter l’ignorance : les signaux sont d’une clarté limpide et assassine.

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