Limiter les dégâts

Ça donnait le ton : au moment où Justin Trudeau et sa suite débarquaient à Washington mercredi en préparation du sommet des dirigeants nord-américains, le président Joe Biden prononçait un discours à saveur protectionniste dans une usine de General Motors à Detroit sous une immense affiche clamant A future Made in America.

Et cet avenir, ce sont les industries vertes, à commencer par ces usines de véhicules électriques qui remplaceront la production actuelle de véhicules consommant du pétrole. C’est aussi cette subvention de 12 500 dollars américains qui sera versée à l’achat d’un véhicule électrique fabriqué aux États-Unis. Deux projets de loi de relance économique qui se retrouvent présentement au Congrès contiennent des mesures protectionnistes, dont cette subvention.

Certes, Justin Trudeau ne s’est pas retrouvé devant un président imprévisible et ignare comme Donald Trump qui menace de se retirer de l’Accord de libre-échange nord-américain ou d’imposer des tarifs spéciaux sur des importations canadiennes. Mais Joe Biden, qui est avant tout inquiet de sa faible popularité et des sombres perspectives électorales qui se dessinent pour les démocrates concernant les élections de mi-mandat prévues l’automne prochain, mise sur un discours protectionniste où le leitmotiv Buy America est brandi bien haut. L’adage associé à Bill Clinton et formulé par un de ses conseillers — It’s the economy, stupid ! — est d’une brûlante actualité. Les Américains sont de plus en plus insatisfaits de la performance de leur économie, et les sondages montrent que les intentions de vote pour les candidats républicains au Congrès sont en forte hausse.

Dans ce contexte, on peut comprendre que les relations entre les États-Unis et ses voisins, le Canada et le Mexique, ne sont pas la première préoccupation de Joe Biden. Au contraire, toute insistance sur ce partenariat économique nord-américain risque de nuire au président : le libre-échange n’a pas la cote chez lui. Pas étonnant que contrairement aux huit précédents sommets États-Unis–Canada–Mexique, qui se sont tenus depuis 2005, il n’y ait pas eu de conférence de presse réunissant les trois dirigeants.

Lors de sa rencontre bilatérale avec le président américain, Justin Trudeau, selon son entourage, a soulevé cette question de la subvention pour les véhicules électriques, un point dont dépend l’avenir de l’industrie automobile au Canada. Durant une séance photo, Joe Biden, répondant à une question d’un journaliste à ce sujet, a dit qu’il ne savait pas « ce qui sera devant nous ». On pourra en reparler une fois que la loi sera adoptée, a-t-il ajouté. Il n’a donc pas l’intention de lever le petit doigt.

Le Canada peut s’inquiéter du type de rhétorique employé par le président américain. Il voit le commerce international comme une course qu’il faut nécessairement gagner, comme si les pays étaient en concurrence entre eux comme des entreprises le sont entre elles. « Pendant la plus grande partie du XXIe siècle, nous avons mené le monde par une marge considérable, car nous avons investi dans nos gens, dans nous-mêmes », a déclaré Joe Biden mercredi devant un parterre de travailleurs de l’automobile. « Nous risquons de perdre notre avantage en tant que nation. La Chine et le reste du monde nous rattrapent. » C’est une vision simpliste du commerce international, comme si l’émergence du Japon dans les années 1970 puis celle de la Chine depuis les années 1990 devaient nécessairement appauvrir les États-Unis. C’est rassurant dans un certain sens : le Canada est une quantité négligeable dans l’équation, et même le Mexique, puisque l’adversaire visé par les États-Unis, c’est la Chine.

D’évidence, si le gouvernement américain offrait une subvention réservée qu’à des véhicules construits aux États-Unis, il violerait le nouvel ALENA, l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Il contreviendrait également aux règles de l’Organisation mondiale du commerce. Mais pour la Maison-Blanche, de telles considérations n’ont pas pesé lourd dans le passé. Les contestations peuvent prendre des années, le temps que se construisent nombre de clinquantes usines au sud de notre frontière. Il serait également illusoire pour le Canada d’envisager de quelconques mesures de rétorsion.

La seule voie à suivre, c’est d’adopter la même stratégie « tentaculaire », comme nous l’écrivions dans Le Devoir, qui fut déployée lors de la renégociation de l’ALENA, c’est-à-dire de multiplier les représentations auprès de la Maison-Blanche, mais surtout, dans les circonstances, auprès des membres influents du Sénat. Il faut leur réitérer que c’est dans l’intérêt des États-Unis de ne pas saboter l’industrie, non pas américaine, mais nord-américaine, de l’automobile, qui tire sa force d’une intégration poussée. Tout en gardant à l’esprit que, pour eux, seul leur intérêt compte.

À voir en vidéo