Incohérence environnementale

Il y a une semaine, au moment de la COP26, le Québec a remporté le premier prix des Leadership Awards 2021 de la Coalition Under2, une organisation internationale qui est vouée à l’atteinte de la carboneutralité en 2050 et qui regroupe quelque 260 gouvernements dits infranationaux — des États, des régions et des villes — ainsi que 300 multinationales.

Ce sont les « partenariats climatiques » que le Québec a conclus avec ses voisins qui lui ont valu cette distinction. On pense notamment à l’entente préliminaire visant la fourniture d’électricité avec New York et cet autre contrat, rejeté toutefois par référendum par les citoyens du Maine, avec le Massachusetts. Évidemment, l’organisation s’apparente à une chambre de commerce glorifiée, mais le Québec fait tout de même belle figure sur la scène internationale avec ses imposantes ressources en énergie renouvelable.

À la COP26, le premier ministre François Legault a réaffirmé qu’il avait « évolué » au regard de la question environnementale. Il a annoncé à Glasgow des engagements concrets pour réduire de 5,4 millions de tonnes par an les émissions québécoises de GES, notamment avec l’achat, au coût de 5 milliards, de milliers d’autobus urbains électriques. Le premier ministre a pu se vanter d’avoir renoncé à l’exploitation d’hydrocarbures sur le territoire québécois. Mais surtout, il a fait valoir que le Québec était une terre de prédilection pour les entreprises qui voulaient verdir leurs activités et que la réduction des GES, bien qu’elle entraîne des coûts, était « une occasion d’affaires extraordinaire ». Vue d’ici, l’opération de communication était des plus réussies.

Au même moment, Le Devoir nous apprenait que sur le plancher des vaches, bien loin des aréopages internationaux, le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) avait aidé la Ville de Longueuil à procéder à la destruction de l’habitat d’une espèce menacée pour y prolonger un boulevard urbain. La Ville avait pourtant en main un « avis faunique » défavorable des biologistes du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), qui jugeaient que la construction d’un tronçon du boulevard Béliveau détruirait « un point de passage névralgique » et des « habitats de reproduction » de la rainette faux-grillon, dont 90 % de l’habitat au Québec a déjà disparu.

C’est là que l’expertise des fonctionnaires du MELCC est entrée en jeu. Ils ont recommandé à la Ville de soumettre une « déclaration de conformité » plutôt qu’une « demande d’autorisation », comme elle l’avait fait, et ainsi passer outre à l’avis négatif. La procédure a permis à la Ville d’assécher ce milieu humide et d’effectuer ses travaux. Le Centre du droit de l’environnement a obtenu une injonction provisoire pour stopper les travaux, mais le mal est fait, l’ouvrage étant presque terminé.

C’est le gouvernement Couillard qui a modifié la Loi sur la qualité de l’environnement pour transformer les fonctionnaires du MELCC en « accompagnateurs » des promoteurs. Il était difficile d’imaginer que ce rôle de facilitateur les autoriserait à dénicher des échappatoires à la loi qu’ils administrent pour contrevenir sinon à sa lettre, du moins à son esprit. Que l’expertise du ministère serve à détruire des milieux humides et l’habitat d’espèces menacées en dit long sur l’incohérence du gouvernement québécois en matière d’environnement.

Le gouvernement caquiste vient d’inviter Ottawa à se mêler de l’affaire. Avec du retard, le ministre fédéral de l’Environnement, Steven Guilbeault, a annoncé qu’il usera des dispositions de la Loi sur les espèces en péril pour protéger l’habitat de la rainette faux-grillon. Le ministre entend recommander au gouvernement Trudeau de recourir à un décret d’urgence. Ce n’est pas la première fois qu’Ottawa monte au front pour protéger cette espèce. En 2017, le gouvernement fédéral avait adopté un décret d’urgence pour stopper un projet immobilier qui chevauchait Candiac, La Prairie et Saint-Philippe, en Montérégie. Le ministre de l’Environnement de l’époque, David Heurtel, s’était insurgé en dénonçant cet accroc au « fédéralisme coopératif ». Le petit batracien de 2,5 centimètres est en quelque sorte le canari dans la mine, un révélateur de la destruction des milieux humides et de l’étalement urbain stimulé par les promoteurs immobiliers et leurs alliés, les municipalités.

La présente intervention fédérale à Longueuil est certes humiliante pour le gouvernement caquiste, qui se targue d’autonomie. Mais quand des fonctionnaires du MELCC, agissant comme des avocats retors, trouvent des échappatoires pour détruire l’environnement, c’est que quelque chose est profondément vicié.

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