L’information, le nerf de la guerre

Le gouvernement Legault change d’approche dans ses négociations avec les médecins omnipraticiens. Au lieu de forcer les médecins à prendre en charge au moins 1000 patients et à travailler davantage, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, insiste maintenant pour qu’ils se rendent disponibles, par le truchement des groupes de médecine familiale (GMF), afin d’offrir une consultation dans les 36 heures à quiconque en a besoin.

Christian Dubé a présenté le projet de loi 11, qui enjoint aux médecins omnipraticiens de participer aux systèmes informatisés de prises de rendez-vous, tels Rendez-vous santé, du réseau public, ou encore Bonjour santé, un service privé. Les GMF devront réserver des plages horaires pour que leurs médecins voient, en plus des personnes qu’ils ont prises en charge, des gens qui n’ont pas de médecins de famille. Typiquement, un médecin devra occuper de 7 % à 10 % de son temps de travail à recevoir en consultation dite « sans rendez-vous » — bien que ce soit un système de rendez-vous. Déjà 450 des 600 GMF offrent ce service et Christian Dubé promet que l’ensemble de ces cliniques auront emboîté le pas d’ici quelques mois.

Autre « mesure phare » du projet de loi : le ministre pourra partager les renseignements détaillés sur l’activité des médecins qui lui proviennent de la Régie d’assurance maladie du Québec (RAMQ) avec les CISSS et les CIUSSS de chacune des régions du Québec, plus précisément avec leur Département régional de médecine générale.

Il y a quelques semaines, dans ce qui apparaissait comme le prélude à un bras de fer avec la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), François Legault avait dénoncé ces médecins qui ne travaillaient pas assez. À la fin d’octobre, Le Devoir révélait que 15 % des médecins de famille au Québec prenaient en charge moins de 500 patients, tandis que 40 % des 10 000 omnipraticiens avaient sur leur liste moins de 1000 patients.

Le gouvernement s’est toutefois rendu compte qu’il manquait de données pour fournir une analyse fine du phénomène puisque nombre de médecins ont une pratique mixte, travaillant à la fois dans leur cabinet et à l’hôpital. De plus, les caractéristiques des personnes prises en charge et l’intensité des soins qu’elles requièrent varient. La FMOQ avait d’ailleurs décrié la divulgation de ces chiffres bruts.

En campagne électorale en 2018, la Coalition avenir Québec avait promis qu’au terme de son mandat de quatre ans, tous les Québécois auraient un médecin de famille et qu’ils pourraient obtenir une consultation dans les 36 heures après l’avoir demandé. Le premier élément de cet engagement est hors de portée. Le ministre a révélé que selon son évaluation, il n’y a pas 800 000 Québécois qui n’auraient pas de médecins de famille — le double d’il y a trois ans —, mais bien 1,5 million.

Le ministre écarte la possibilité de mettre en vigueur les pénalités prévues dans la Loi 20, l’œuvre du Dr Gaétan Barrette du temps qu’il était ministre libéral de la Santé. Ces pénalités s’élevaient à 30 % de la rémunération globale des médecins si la FMOQ, comme cela s’est avéré, n’atteignait les objectifs en matière d’accès.

« Je pense que l’environnement a changé », a avancé Christian Dubé. Nombre de jeunes médecins n’acceptent plus de prendre autant de patients que leurs aînés qui prennent aujourd’hui leur retraite. Il prend acte de cette réalité.

Le ministre a qualifié son projet de loi de « main tendue ». Plus question de menacer ces jeunes médecins. Son projet de loi en est un de gestion et non pas de coercition, a-t-il dit.

Mais il ne faut pas s’y tromper. Ce n’est qu’une étape. Ce que le projet de loi 11 permet, c’est d’obtenir des données précises sur l’activité de chacun des GMF et de chacun de leurs médecins, données qui serviront à négocier une nouvelle entente avec la FMOQ.

Le projet de loi n’est pas innocent : il permet d’imposer par règlement un « pourcentage de plages horaires de disponibilité » le jour, le soir ou les week-ends. « Le système santé a été géré de façon aveugle », a souligné le ministre. Et l’information, c’est le nerf de la guerre.

Le critique de Québec solidaire en matière de santé, Vincent Marissal, a perçu « un relent de Big Brother » dans le projet de loi 11, le ministre s’arrogeant le droit de connaître l’emploi du temps des médecins au travail. C’est beaucoup de sollicitude de la part de la formation de gauche pour des travailleurs autonomes, maintenant incorporés, dont la totalité de la rémunération, variant de 400 000 $ à 500 000 $ par an pour une semaine de 40 heures, est payée par l’État. À ce prix-là, les Québécois ont le droit de s’attendre à des résultats.

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