Mesdames les mairesses

Si elle pouvait voir la carte électorale du Québec en ce lendemain d’élections municipales, Elsie Gibbons afficherait sans doute un joli rose de fierté aux joues. Elsie Gibbons ? La première femme élue à la tête d’une ville au Québec, en 1953, treize ans à peine après l’obtention du droit de vote pour les femmes. Elle se réjouirait de l’avancée des femmes en politique municipale : en 2021, près du quart (23 %) des municipalités du Québec ont élu une femme pour diriger leur destinée, dont la moitié des dix plus grandes villes. Et 38 % des conseillers de ville sont des… conseillères.

Depuis qu’Elsie Gibbons fut élue (par acclamation, alors qu’elle était absente !), le chemin parcouru est gigantesque. Cette commerçante de Portage-du-Fort, en Outaouais, avait paru aux citoyens du coin la candidate de choix pour défendre leur besoin d’un réseau de distribution d’eau potable, au début des années 1950. Mme Gibbons régna sur Portage-du-Fort pendant 18 ans pour une première longue série de mandats, mais ce n’est qu’en 1959 qu’on commença à la nommer « Mme la mairesse Elsie Gibbons » : pendant les six premières années de son règne, elle n’avait d’autre choix que de porter le nom complet de son mari. Elle réussit à convaincre Québec de financer en partie l’accès à l’eau potable, en plus de bâtir un réseau entier d’installations de sport et loisirs, d’asphalter les rues de sa communauté et d’ériger un service d’incendie flambant neuf.

La courbe sans cesse ascendante de la proportion des femmes en politique municipale a de quoi réjouir tous les partisans d’une meilleure parité. Depuis 2005, cette proportion des femmes dans les postes de conseillers et de maires ne cesse de gagner des points de pourcentage d’élection en élection. Tous postes confondus, le pourcentage de femmes élues est passé de 24,8 % en 2005 à 36,1 % en 2021, au cours de cinq élections, selon des données préliminaires colligées par le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation.

Cette percée remarquable a été soulignée au fur et à mesure que les résultats étaient dévoilés dimanche en soirée. Dans des villes clés et d’envergure, comme Montréal (Valérie Plante), Longueuil (Catherine Fournier), Saguenay (Julie Dufour), Sherbrooke (Évelyne Beaudin) et Gatineau (France Bélisle), les clés de l’hôtel de ville appartiennent à une femme. Dans certaines municipalités, seules des femmes étaient candidates.

On rêve du jour où il ne sera plus nécessaire de souligner à grands traits cette percée des femmes comme s’il s’agissait d’un exploit. La normalisation de cette ascension suivra bel et bien, lorsque la parité réelle fera partie des mœurs. On rêve aussi du jour où gouverner avec le sourire — la marque de commerce de Valérie Plante, qui en a même fait un des premiers éclats de son discours de victoire — ne sera plus digne de mention, comme s’il s’agissait d’une incongruité dans l’exercice du pouvoir et que gérer de manière responsable et ferme ne pouvait aller de pair avec autre chose qu’un air bête.

En quoi la carte politique municipale du Québec changera-t-elle la donne ? Outre la féminisation du pouvoir, les observateurs ont noté un réel rajeunissement du côté des maires et mairesses élus et des conseillers et conseillères de ville. La moyenne d’âge des dirigeants des six plus grandes villes du Québec ? 39 ans. Dont trois dans la jeune trentaine et une — Catherine Fournier — au seuil de ses 30 ans. Ce vent de fraîcheur s’assortit certes d’une verdeur que certains pourraient associer de manière simpliste à de l’inexpérience, mais avant de briser les espoirs saluons le progressisme qui pourrait peut-être s’accorder avec une vague d’élus 2.0.

Au chapitre de l’environnement, par exemple. Si certains élus démarrent leur mandat avec des questions de survie d’espèce — le délicat dossier de la rainette faux-grillon échoit à Catherine Fournier, qui a été sollicitée quelques heures après sa victoire en raison d’une intervention dans le dossier du ministre Steven Guilbeault —, tous auront à régler des questions liées de près ou de loin à la crise climatique, ardemment discutée ces jours-ci à Glasgow. Avec les dossiers d’aménagement du territoire et de transport, les citoyens qui espèrent un dirigeant vert sauront vite si les promesses de changement se transformeront en gestes concrets. Le nouveau — et miraculé — maire de Québec, Bruno Marchand, ne pourra pas éternellement se draper dans la neutralité sur le brûlant chantier du troisième lien.

Au chapitre des déceptions, notons le taux national famélique de participation aux élections, qui, selon des informations encore préliminaires, avoisinerait à peine les 30 % (29,3 %), en dégringolade totale depuis 2005, où il était de 44,5 %. Déçue de ce faible score, qu’on peut peut-être imputer en partie aux stigmates de la pandémie, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, martèle que le Québec est mûr pour le vote électronique. C’est une piste qui permettrait de renforcer la démocratie.

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