Faillite linguistique

Nous savons maintenant qu’Air Canada avait été prévenue des problèmes, voire du tollé, que soulèverait un discours prononcé seulement en anglais à Montréal par son président et chef de la direction, Michael Rousseau. Et deux fois plutôt qu’une : tant le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, que le cabinet de François Legault ont lancé des signaux d’alarme en début de semaine.

Comme il est impossible de croire que Michael Rousseau n’ait pas été mis au courant, on ne peut que présumer qu’il a lui-même pris la décision de passer outre ces avertissements. Cela montre jusqu’à quel point Air Canada se contrefiche de la Loi sur les langues officielles, à laquelle elle est assujettie.

Cette loi lui impose de diffuser simultanément toutes ses communications d’entreprise en anglais et en français et de s’assurer que l’information transmise au public est de qualité égale dans une langue comme dans l’autre. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le commissaire avait reçu plus de 1000 plaintes relatives à cette communication unilingue. On s’attend à ce qu’il tape sur les doigts d’Air Canada, mais c’est tout ce qu’il pourra faire, lui servir des remontrances, puisqu’il n’a aucun pouvoir d’ordonnance. C’est notamment ce que l’ex-ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, voulait corriger avec la révision de la loi sur laquelle elle planchait. Ottawa s’était aussi résigné à imposer aux entreprises incorporées sous le régime fédéral des obligations semblables à celles de la loi 101 au lieu que le gouvernement caquiste s’en charge.

Air Canada a une longue tradition de manquements à la Loi sur les langues officielles, que ce soit en relation avec son service à la clientèle ou avec la langue du travail.

Au grand dam du gouvernement Trudeau, l’unilingue Michael Rousseau vient donner des munitions au gouvernement Legault qui, comme l’édicte le projet de loi 96, entend soumettre les entreprises incorporées sous le régime fédéral à la Charte de la langue française et à la supervision de l’Office québécois de la langue française (OQLF). Le ministre Simon Jolin-Barrette a sauté sur l’occasion pour réitérer avec fermeté sa détermination à aller de l’avant en faisant fi des objections d’Ottawa.

Cette affaire, car c’en est devenu une, revêt plusieurs dimensions. En affirmant qu’il avait vécu 14 ans dans la région de Montréal sans avoir eu à parler français, Michael Rousseau a dit que c’était tout à l’honneur de la métropole. Il rappelle une réalité que l’anglicisation de Montréal ne fait que renforcer : qu’il est possible d’y vivre et d’y travailler sans parler français. Il est assez ironique d’apprendre au même moment qu’Immigration Canada veut embaucher des anglophones unilingues à ses bureaux de Montréal parce que supposément, il ne trouve pas suffisamment de candidats bilingues, ce que rapporte Radio-Canada. Même le gouvernement fédéral se mêle d’assurer du travail à des unilingues anglophones à Montréal. Est-ce un signe que la connaissance du français chez les jeunes anglophones est en déclin et qu’il faut que Montréal devienne bilingue pour les accommoder, comme le souhaite le candidat à la mairie Balarama Holness ? S’il est vrai que l’Ontarien Rousseau n’est pas représentatif des Montréalais anglophones, qui se disent en grande majorité bilingues, il serait bon de se pencher sur leur niveau réel de maîtrise du français et de savoir jusqu’à quel point ils se servent de leur langue seconde.

Autre dimension de l’affaire : Michael Rousseau est l’incarnation de la faillite de la politique linguistique instaurée par Pierre Elliott Trudeau à la fin des années 1960, ce rêve qui voulait que les francophones puissent se maintenir partout au Canada, mais qui niait la force d’assimilation de l’anglais. La langue maternelle du président d’Air Canada est le français, mais il ne le parle pas et son père vient d’une lignée de Canadiens français assimilés depuis quelques générations.

En avril 2021, deux mois après que Michael Rousseau accède à la présidence d’Air Canada, lui qui en dirigeait les finances, la compagnie obtenait une aide de 6 milliards du gouvernement fédéral. L’unilingue est à la tête d’une entreprise qui s’abreuve aux mamelles de l’État, qui jouit d’un quasi-monopole pour dispenser un service public et qui doit respecter en principe une loi sur les langues officielles. Manifestement, ce président multimillionnaire vit dans sa tour d’ivoire et n’a qu’une idée bien vague de la société qui l’entoure. Force est de constater que Michael Rousseau a atteint son niveau d’incompétence et qu’il est inapte à diriger Air Canada. Le gouvernement fédéral, qui est désormais un important actionnaire du transporteur, doit y voir et convaincre le conseil d’administration d’Air Canada de réparer l’erreur qu’il a commise en nommant un dirigeant dépourvu de jugement et sans aucune sensibilité politique.

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