Avantage Plante

Fidèle à sa tradition éditoriale, Le Devoir se prononce sur la course à la mairie de Montréal. Entre Denis Coderre et Valérie Plante, nous préférons de loin la mairesse sortante pour accompagner la métropole dans les défis de la relance économique et de l’urgence climatique.

Denis Coderre a changé, mais pas tant que ça. Son travail d’introspection personnelle, au lendemain de sa douloureuse défaite de novembre 2017, a produit des effets réels, mais limités. M. Coderre n’a pas perdu son sens des formules creuses. Avoir le « réflexe métropole », penser « glocalement », ne pas succomber au « syndrome du provincialisme » en matière de dualité linguistique… Il ne manque pas de « cassettes » dans le répertoire du politicien d’expérience.
 

Sur le long et éprouvant chemin de la campagne, il s’est révélé peu à peu. Il est certes un peu plus humble qu’il y a quatre ans, mais pas moins centralisateur dans sa conception du pouvoir municipal. Et toujours aussi arrogant et irritable lorsqu’il est soumis à un barrage de critiques. Le « Denis 2.0 » a connu quelques bogues lorsqu’il a été question de sa contravention pour avoir texté au volant, ou encore lorsqu’il a refusé, jusqu’à mercredi dernier, de révéler son salaire et sa liste de clients de la dernière année.

Cet exercice de transparence est peu commun en politique municipale. Valérie Plante, mairesse et modeste propriétaire occupante, s’y est prêtée de bon jeu, plaçant de facto M. Coderre sur la défensive. Celui-ci a fait le reste du travail de sape pour sa propre campagne. Il s’est d’abord engagé à révéler les informations après la campagne, prétextant être lié par des engagements de confidentialité qu’il a facilement réussi à faire lever. Un de ses clients, le promoteur immobilier Cogir, a même devancé le chef d’Ensemble Montréal en révélant qu’il avait accordé un contrat de consultant à l’ancien maire.

Denis Coderre s’est finalement ravisé en divulguant son salaire et la liste de sept de ses huit clients (le dernier, Transcontinental, a fait une sortie de son propre chef). Quoi qu’il en dise, il a tenté de duper les électeurs. Ceux-ci sont en droit de connaître la liste de ses clients avant de voter, ne serait-ce que pour déterminer si M. Coderre est revenu en politique avec un fil à la patte.

Le principal intéressé s’est plaint d’être la cible d’un « référendum sur [sa] personne » alors qu’il s’agit d’une question fondamentale pour se faire une idée de son indépendance à l’égard des intérêts privés. « J’ai fait de la politique toute ma vie, a dit M. Coderre en entrevue au Devoir. Pensez-vous que je reviens en politique pour me faire influencer ? »

Faire de la politique toute sa vie, et envisager les postes électifs comme des métiers parmi tant d’autres. C’est l’autre partie du malaise avec Denis Coderre. Nous croyons à l’implication citoyenne en politique tout autant que nous aspirons au renouvellement de la classe politique. Rares sont les Québécois qui engrangent des revenus annuels de plus de 458 000 $. M. Coderre est un consultant prolifique qui est promis à une belle carrière dans le privé. Après 40 ans de vie publique, il a donné suffisamment de son temps et de ses conseils pour que les Montréalais puissent lui accorder un congé bien mérité.

 

Le moment Coderre est passé à Montréal. Le coup de barre nécessaire en matière de lutte contre la corruption et la collusion a été donné. Le « shérif » autoproclamé a tenté de faire de la sécurité publique l’enjeu de la présente campagne, mais personne n’est dupe, vu la complexité des enjeux relatifs au contrôle des armes à feu et à la répression des règlements de comptes armés entre petits gangs rivaux. Sur ce sujet comme sur tant d’autres, il est réducteur d’attribuer les déboires de Montréal à l’absence de leadership de Valérie Plante, tout comme il est illusoire de penser qu’un seul homme va tout régler par la force de son ego.

Valérie Plante a aussi ses défauts. Ses relations avec les élus de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), la ministre de la Métropole, Chantal Rouleau, et les milieux d’affaires sont loin d’être au beau fixe. Durant la campagne, elle a manifesté l’intention de trouver des solutions concertées aux problèmes de Montréal, en plaçant les intérêts des citoyens au cœur de ses préoccupations.

Son intérêt pour le social l’emporte sur l’économique, quoique Projet Montréal ait fait des pas significatifs cette année, en publiant un cadre financier exhaustif. Le coût des promesses est chiffré à 235 millions en quatre ans. L’administration Plante prévoit récupérer 255 millions par l’ajout de nouveaux revenus et des coupes dans les dépenses. Tant que Mme Plante ne fera pas obstacle aux efforts de Montréal international, de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM) et de leurs partenaires, l’économie de Montréal, qui fut la moins touchée par la pandémie dans toute l’Amérique du Nord, se portera à merveille.

Par ailleurs, ceux qui doutent de la ferveur de Valérie Plante dans la défense du français dans la métropole auraient intérêt à réécouter l’entrevue de Denis Coderre au Devoir. En courtisant outrageusement le vote anglophone, celui-ci a proposé de revoir la définition du terme « anglophone historique », socle sur lequel s’appuie, en milieu scolaire, la Charte de la langue française. Son propos confus ramenait le français au statut de vitrine pour le « cachet de Montréal » (bonjour, le multiculturalisme) tout en louangeant la « plus-value » de la « réalité anglaise » de la métropole à l’échelle du continent. Qu’on arrête un peu de nous parler de son combat d’antan contre Shane Doan et qu’on porte attention à sa vision actuelle. Denis Coderre est prêt à libérer les forces de l’anglicisation de Montréal pour se faire réélire.

 

À Montréal, les enjeux des prochaines années porteront sur la relance économique, l’équilibre des finances publiques, la sécurité, la bonification du transport collectif malgré la déroute de la STM et de l’ARTM, l’occupation du territoire, l’accès au logement, l’urgence climatique, etc.

Sur ces questions complexes, Denis Coderre a tenté de faire croire aux électeurs que tous les échecs et les ratés étaient le résultat des actions d’une seule femme, Valérie Plante, alors que les solutions nécessitent la contribution des trois ordres de gouvernement, de la société civile et des milieux d’affaires.

Le Devoir reste dubitatif sur les politiques de l’administration Plante en matière de finances publiques et de logement. Sa promesse de construire 60 000 logements abordables en dix ans est tout aussi audacieuse que la cible de 50 000 de Denis Coderre sur quatre ans compte tenu des pressions qui s’exercent sur la main-d’œuvre et de l’historique de la Ville de Montréal à ce chapitre. Mme Plante néglige l’importance de stimuler l’offre sur l’ensemble du parc immobilier et pas seulement dans la catégorie des logements sociaux et abordables.

Sur les questions de mobilité active, de transport collectif et d’urgence climatique, l’avantage va indéniablement à Mme Plante. Même s’il fait pester les automobilistes (et surtout les banlieusards), son Réseau express vélo est un projet signature. On ne pourra pas encourager la mobilité active et freiner la part de l’auto en solo sans faire des gestes de cette envergure. Son leadership en matière de lutte contre les changements climatiques a été reconnu parmi les leaders du Canada et elle a joué un rôle de premier plan dans les travaux des maires du C40 pour élaborer des plans de relance verte et inclusive. Forte de son expérience, elle n’est plus l’« homme de la situation néophyte » d’il y a quatre ans.

Les villes ne détiennent pas les pleins pouvoirs et les leviers de financement en matière d’environnement, mais elles seront sur la ligne de front des changements énergétiques et de la décarbonisation de l’économie. La conscience environnementale de Valérie Plante ainsi que la cohérence entre son programme, ses paroles et ses actions sont de nature à rassurer les Montréalais quant à nos chances de bâtir une ville humaine et verte.


Le texte original a été modifié pour indiquer que la promesse de Valérie Plante de construire 60 000 logements abordables est bien sur dix ans, non pas sur quatre ans.

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