Le moindre mal

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, s’est présenté devant la presse, mercredi, pour un exercice auquel il semble s’être habitué : renoncer à un autre ultimatum lancé au personnel non vacciné du réseau de la santé.

« Nous passons de la vaccination obligatoire au dépistage obligatoire », a affirmé le ministre, comme s’il s’agissait d’adopter une nouvelle stratégie. Le dépistage obligatoire existait bien avant qu’on impose la vaccination à tous les employés du réseau de la santé sous peine d’une suspension sans solde.

Douze jours avant l’expiration de son ultimatum du 15 novembre, le ministre renonce à procéder à ces suspensions qui auraient présenté le grave inconvénient de priver le réseau d’une main-d’œuvre dont il manque cruellement. Déjà, il avait repoussé l’échéance du 15 octobre qu’il avait fixée à la mi-septembre quand il s’était dressé, implacable, en brandissant son premier ultimatum.

Depuis ce report, peu de progrès ont été observés. Quelque 14 000 employés du réseau ne sont toujours pas pleinement vaccinés. De ce nombre, 8000 travaillent dans les établissements, dont 5000 infirmières, préposées aux bénéficiaires et autres professionnels de la santé qui sont en contact direct avec des patients. Christian Dubé trouve matière à se réjouir en soulignant qu’en août dernier, 91 % des employés avaient reçu au moins une dose de vaccin, un pourcentage qui s’établit maintenant à 97 %. Les 3 % qui restent, ce sont des irréductibles. « On a tout essayé. Ça reste incompréhensible », a déploré le ministre. En effet, on ne peut demander à tout le monde d’avoir inventé la poudre.

Ces 8000 employés devront obligatoirement subir un test de dépistage pour la COVID-19 trois fois par semaine. En cas de refus, l’employé sera suspendu sans solde. Et là, c’est vrai, assure le ministre : on n’y coupera pas. La moitié des CIUSSS et des CISSS ont commencé à sévir contre quelques récalcitrants, a-t-on signalé.

Avant les ultimatums, c’étaient 30 000 personnes qu’on devait tester semaine après semaine. On croit qu’avec un nombre réduit de non-vaccinés, il sera possible d’assurer un dépistage efficace et rigoureux. Avec les autres mesures préventives, les risques d’infection pour les patients seront réduits au minimum, a soutenu le Dr Horacio Arruda.

De toute façon, le gouvernement n’a pas le choix. Se priver de 8000 employés dans le réseau, dont 5000 font partie du personnel soignant, entraînerait des ruptures de services dont les conséquences seraient plus sérieuses que les risques que font courir les non-vaccinés dans le réseau.

Aux côtés du ministre durant la conférence de presse, Daniel Desharnais, l’ancien directeur de cabinet de Gaétan Barrette devenu sous-ministre adjoint à la santé, a livré de sombres données sur la rareté de main-d’œuvre. Alors que le réseau aurait besoin de 13 millions d’heures travaillées toutes les deux semaines pour assurer les services, il ne peut compter que sur 10 millions d’heures. Le retrait de 3 % ou 4 % du personnel soignant est impraticable. Selon les savants calculs du ministère, ces absences entraîneraient 500 diminutions ou « réorganisations » de services, selon les termes employés par le ministre, ce qui veut dire, par exemple, fermer une urgence pour rediriger les malades ailleurs, comme c’est le cas à Senneterre, en Abitibi-Témiscamingue.

« Malheureusement, on ne peut pas se passer de ces personnes-là », a piteusement reconnu Christian Dubé. Certains diront que le ministre aurait dû y penser avant : pourquoi lancer des ultimatums alors qu’on n’est pas en mesure d’imposer les sanctions prévues ? À sa décharge, 15 000 employés du réseau se sont fait vacciner à la suite de ce qui a pris l’allure d’un coup de bluff.

Certes, le ministre a perdu la face. Et deux fois plutôt qu’une. Rouler les mécaniques et appliquer les sanctions lui auraient peut-être permis de faire meilleure figure à court terme, mais à moyen terme, l’orgueil mal placé dont il se serait drapé aurait eu des conséquences néfastes.

Il faut également souligner que le gouvernement caquiste n’est pas le seul à abandonner la vaccination obligatoire dans le réseau de la santé. Après avoir tergiversé pendant des semaines, le premier ministre Doug Ford vient d’annoncer qu’il renonçait à recourir à ce moyen qui aurait conduit à des ruptures de services en Ontario, appliquant la même approche que le gouvernement caquiste. Pourtant, le réseau de la santé ontarien est plus robuste que le nôtre.

Évidemment, choisir le moindre mal, c’est souvent mal paraître. Chose certaine, à l’avenir, accepter de se faire vacciner en cas de pandémie devrait être une condition d’embauche, voire une exigence professionnelle, pour l’ensemble du personnel soignant.

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