Trudeau sans compromis

Justin Trudeau a procédé à la formation de son Conseil des ministres en plaçant ses femmes et hommes de confiance à des postes clés. Il a renoncé à ménager les susceptibilités de l’ouest du pays en nommant Steven Guilbeault ministre de l’Environnement. Le premier ministre a agi comme s’il n’avait plus rien à perdre, comme si l’important, c’était de laisser sa marque avant que le présent mandat prenne fin.

On dit que Steven Guilbeault, nommé en 2019 ministre du Patrimoine canadien, conseillait le gouvernement Trudeau sur les dossiers environnementaux. Le député de Laurier–Sainte-Marie en détient maintenant le portefeuille, et c’est lui qui accompagnera Justin Trudeau à la COP26, en Écosse.

Il y a deux ans, Justin Trudeau appréhendait sans doute que la nomination à l’Environnement d’un ancien militant écologiste suscitât une levée de boucliers dans les provinces de l’Ouest et de la part des climatosceptiques. Qui plus est, Steven Guilbeault venait d’arriver en politique et manquait d’expérience, ce qu’il a d’ailleurs démontré au Patrimoine. On peut croire qu’il a appris de ses maladresses.

Steven Guilbeault formera un tandem avec le précédent ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, qui devient ministre des Ressources naturelles. Avant de se lancer en politique, ce député de North Vancouver a travaillé pendant 20 ans pour des entreprises actives dans les technologies vertes. Ce n’est pas insignifiant de nommer aux Ressources naturelles un élu qui manifeste une sensibilité écologique au lieu d’un apôtre du développement économique qui aurait fait contrepoids.

Justin Trudeau confie le ministère de la Santé à Jean-Yves Duclos, qui a montré son habileté et sa solidité comme député de Québec en maintenant la position fédérale sur le troisième lien sans perdre de plumes. C’est lui qui est donc chargé du rehaussement du financement fédéral de la santé, assorti de conditions. C’est à lui que revient de manœuvrer pour répondre à la farouche opposition que manifestera le gouvernement Legault.

Il ne faut pas croire qu’il s’agit d’une rétrogradation pour lui, qui occupait le poste de président du Conseil du Trésor, puisque l’intrusion d’Ottawa en santé est une des priorités du gouvernement Trudeau. D’ailleurs, non seulement aux Finances mais aussi au Trésor, c’est Chrystia Freeland qui mène le bal, ce que confirme la nomination de Mona Fortier, une ministre de second plan, en remplacement de Jean-Yves Duclos.

La question autochtone n’est pas seulement un motif d’excuses répétées pour Justin Trudeau, c’est aussi une autre priorité. Il fait passer son ami montréalais Marc Miller de ministre des Services aux Autochtones, un rôle secondaire, à celui des Relations Couronne-Autochtones, une responsabilité de premier plan.

Un autre ami du chef libéral, Dominic LeBlanc, prend du galon en ajoutant à ses fonctions de ministre des Affaires intergouvernementales celles de ministre de l’Infrastructure et des Collectivités, dont relèvent les investissements fédéraux dans les transports collectifs.

De façon générale, le poids des élus du Québec dans ce Conseil des ministres demeure ce qu’il était, avec dix ministres québécois ; on peut même considérer qu’il est plus imposant compte tenu des responsabilités qui leur incombent. Si Marc Garneau n’est plus ministre, Mélanie Joly prend sa relève comme ministre des Affaires étrangères, un poste prestigieux à la mesure des considérables ambitions de l’élue montréalaise. C’est tout un défi : la politique étrangère du Canada est à revoir en profondeur, et les relations avec la Chine s’avèrent un casse-tête. Et comme elle était ministre responsable des Langues officielles, elle pourrait assurer le retour des francophones dans des postes d’influence au sein de la diplomatie canadienne.

Le ministre hyperactif François-Philippe Champagne conserve l’important portefeuille de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, où il a fait avancer l’économie du Québec. Pablo Rodriguez, qui abandonne le poste accaparant de leader parlementaire, reprend le portefeuille du Patrimoine canadien, qu’il a déjà détenu. Il doit relancer le projet de loi C-10 modernisant la Loi sur la radiodiffusion et s’atteler à la taxation des géants du Web et au partage de leurs revenus.

Justin Trudeau, dont le gouvernement est plus fort que lors du mandat précédent, n’est plus un premier ministre qui pense avant tout à obtenir un mandat majoritaire. Assuré du soutien des néodémocrates, il pourra poursuivre ses visées progressistes et raffermir son action environnementale. C’est évidemment un couteau à double tranchant. S’il échoue ou si c’est son arrogance qu’on retient, il n’aura qu’à s’en prendre à lui-même.

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