Faire marche arrière

La vente de la Maison Chevalier, un bâtiment exceptionnel du Vieux-Québec, est une bourde impardonnable cautionnée par la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy.

Le bâtiment de 1752 situé aux portes de la place Royale passera entre les mains d’une filiale du Groupe Tanguay. L’entreprise a beau être enracinée dans le tissu économique de Québec, elle ne mérite pas qu’on lui confie la propriété et la gestion d’un bien patrimonial d’une si grande valeur symbolique. Une fois qu’elle sera entre les mains du privé, qu’est-ce qui empêchera la revente ou la transformation de la Maison Chevalier ? Au fil des ans, elle deviendra coquille vide, patrimoine de pacotille. C’est son caractère public que Québec vient de nier avec une insouciante légèreté.

La professeure à l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine urbain, Lucie K. Morisset, a raison de dénoncer « le peu de connaissances et le peu de cas que l’on fait pour le patrimoine » avec cette décision de la ministre Roy.

C’est à se demander à quoi ressembleront les futurs Espaces bleus, ces 17 maisons régionales vouées à la célébration de la fierté nationale que le gouvernement Legault souhaite ériger. La Maison Chevalier aurait pu servir de vaisseau amiral pour le projet. L’amateurisme entourant sa vente n’inspire pas confiance pour la suite des choses.

La ministre Roy ne devrait pas être la seule à porter le bonnet d’âne dans ce dossier. Le président-directeur général du Musée de la civilisation, Stéphan La Roche, se défend d’avoir procédé dans l’opacité. Mais pourquoi alors n’a-t-il pas opté pour un appel public de projets au lieu de vendre le bâtiment en cachette ? Son explication (il craignait de recevoir des propositions farfelues) est, justement, farfelue.

M. La Roche affirme par ailleurs que les dimensions et la classification de la Maison Chevalier rendaient impossible sa transformation en un Espace bleu. Encore là, il s’agit d’un aveu d’impuissance qui n’augure rien de bon pour l’avenir et qui nous ramène au vice original. La ministre de la Culture et le p.-d.g. du Musée de la civilisation demandent en quelque sorte à des gens d’affaires, la famille Tanguay, de protéger et de valoriser le patrimoine bâti à leur place.

Une telle conduite est indigne d’une société d’État chargée de protéger et de défendre l’intérêt public. Elle est indigne d’un gouvernement pourtant si affairé à accomplir des gestes d’affirmation et de fierté nationales. La Maison Chevalier est un bien collectif, et elle doit le rester. Faire marche arrière serait une décision honorable.

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