Vent de réforme

Les réformes s’érigent toujours sur des prétentions louables et de sincères volontés d’amélioration. On ne doute pas de la bonne foi du premier ministre François Legault lorsqu’il annonce pour l’année à venir le retour à la décentralisation du réseau de la santé. Il promet, en somme, de tailler en pièces la réforme Barrette. Au nom d’un retour du pouvoir aux instances régionales et locales, le chef caquiste espère que les Québécois auront accès à des services de manière efficace et rapide.

On crierait au génie si la formule n’avait pas été déjà usée à la corde. Et si les établissements et le personnel — usé lui aussi — n’avaient pas souffert de cette valse des réformes que les différents gouvernements dansent depuis des décennies. En réaction à cette promesse de M. Legault de faire de la santé son prochain gros chantier, les acteurs du réseau étaient partagés mardi entre soulagement et inquiétude : merci de vouloir nous aider, mais de grâce, ne nous forcez pas à tout recommencer ! Comment ne pas compatir à ce conflit intérieur ?

Décédé mardi, le même jour où le premier ministre prononçait son discours inaugural, l’ex-ministre de la Santé Jean Rochon a présidé dans les années 1980 une Commission d’enquête sur les services de santé et les services sociaux qui fit de la décentralisation — ô surprise — l’axe principal de ses recommandations. Il y avait eu avant cela la commission Castonguay-Nepveu en 1970, qui plaida pour une direction nationale forte mais un transfert des paliers décisionnels vers les régions, pour plus d’efficience. On connut aussi la commission Clair, en 2000, qui choisit de son côté de faire du couple centralisation-décentralisation un mariage à ne pas défaire, ainsi que le veut la tradition qui semble dicter qu’on choisisse l’un ou l’autre.

En 2015, le ministre Gaétan Barrette a plutôt chaussé les gros sabots de la centralisation pour littéralement redessiner l’architecture du réseau. Ce fut l’avènement des CISSS et des CIUSSS, l’abolition des agences de la santé ; le passage de 182 à 34 structures ; la promesse d’économies de 220 millions de dollars par année, mais une dépossession totale des pouvoirs locaux : plus de conseils d’administration, seulement des p.-d.g. choisis par le ministre. Bref, au nom de l’efficacité et du contrôle des coûts, une ultrapuissance ministérielle. On connaît la suite : cette réforme honnie est décrite aujourd’hui comme la source de tous les maux.

Il y a donc une part de soulagement à voir un premier ministre compatissant à l’impatience des Québécois, qui sont littéralement en attente de tout : d’un médecin de famille, d’un accès rapide à la première ligne de soins, d’urgences vraiment destinées aux urgences, de blocs opératoires fonctionnels. Mais on comprend les travailleurs de la santé, quelle que soit leur position dans le réseau, de craindre une autre tempête de promesses évanescentes. Et pire : une déconstruction complète de tout l’appareil et un énième recommencement.

La commission Clair avait peut-être tout bon en ayant l’audace de ne pas vouloir détruire le couple centralisation-décentralisation. Legault, comme en toute chose, pourrait fort bien demander à son ministère de fixer des objectifs, ainsi qu’il l’a annoncé, et continuer de surveiller attentivement les résultats, ainsi qu’il l’a aussi promis. Mais en dehors de ces responsabilités centralisatrices, que les régions et les établissements retrouvent une marge de manœuvre semble en effet une des solutions pour une meilleure efficacité. Une plus grande transparence des processus de décision, une participation accrue des citoyens aux instances du réseau, une adaptation aux réalités régionales et diantre, un peu plus d’agilité et de souplesse ! En gros : retourner la prise de décision là où ça compte, c’est-à-dire là où le service est livré.

Toute cette théorie est idyllique, mais sur le terrain, le réseau saigne, on le sait. Las, épuisés, excédés d’être traités sans humanité, les travailleurs désertent. La pénurie de main-d’œuvre s’aggrave avec cette saignée, autour notamment de la crise des heures supplémentaires obligatoires et des 4000 infirmières qui manquent à l’appel. Le projet de loi mammouth promis pour cet automne par le ministre de la Santé Christian Dubé tiendra-t-il compte aussi de cette exaspération manifestée mardi par François Legault à l’endroit de « certains » médecins de famille qui n’ont pas répondu à l’appel de la prise en charge des patients ? Il le faudra, car cette portion manquante de l’équation devient gênante à la longue — au Québec, le délai moyen d’attente pour voir un médecin des patients dits prioritaires est de… 451 jours.

Tout le monde devra en effet mettre la main à la pâte pour que cette nouvelle réforme soit un succès, mais sa réussite repose sur la sortie de la crise des ressources humaines et aussi sur l’allure que prendra le chantier. Espérons qu’ils optent pour la rénovation du réseau plutôt que pour la construction neuve.

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