Dangereux jeux de guerre

Enjeu régionalement contenu depuis des décennies, la question taiwanaise devient depuis quelques semaines le cœur battant de l’affrontement stratégique entre la Chine et les États-Unis. Pour preuve, ces provocations auxquelles se livre Pékin depuis le début du mois d’octobre sous forme d’incursions en nombre record d’avions militaires chinois (149 en quatre jours) dans la « zone de défense aérienne » de Taiwan. Des provocations qui ne sont évidemment pas sans rapport avec l’alliance militaire annoncée fin septembre par Washington avec le Royaume-Uni et l’Australie pour contrer l’expansion chinoise dans la zone indo-pacifique.

Sous le président Xi Jinping, la Chine est entrée sur la scène internationale dans une phase plus agressive de l’affirmation de sa puissance, de la même manière que sous Joe Biden, le « pivot asiatique » amorcé sous la présidence de Barack Obama prend la forme d’une offensive plus ouvertement pugnace à l’égard de Pékin. D’où les sourds bruits de bottes — réels ou exagérés, cela reste à voir. Si la Chine et les États-Unis, ainsi que plusieurs le disent, sont en train d’engager le monde dans une « nouvelle guerre froide », alors on peut par conséquent scénariser que Taiwan est un nouveau Cuba et que le conflit qui se dessine annonce une « crise des missiles » bis. Le contexte est en tout cas celui d’un monde dans lequel, pour l’une comme pour l’autre des superpuissances nucléaires, la promotion du multilatéralisme est d’abord intéressée, en ce sens qu’elle s’arrête là où s’impose la défense des intérêts supérieurs de l’État. En témoigne la gifle que vient de donner Washington à Paris avec le pacte AUKUS et l’annulation par Canberra du juteux contrat d’armement naval français.

Bruit de bottes ? Il est vrai que, soufflant le chaud et le froid, M. Xi a fait état samedi, à l’occasion du 110e anniversaire de la révolution qui a renversé la dernière dynastie chinoise en 1911, de l’inéluctabilité de la réunification par des moyens « pacifiques ». Sauf que, de la même façon, il prétend tout et son contraire quand il présente la Chine comme une nation fondée sur les idées confucéennes d’harmonie sociale tout en défendant la mémoire de Mao — et, par extension, l’innommable oppression dans laquelle ce dernier a tenu la société. En politique intérieure, il est de plus en plus clair que les Chinois renouent au quotidien avec le totalitarisme maoïste — un totalitarisme 2.0 — et que le régime Xi ne se prive pas d’en déployer les tentacules par purges, répression, assujettissement du secteur privé au Parti et création d’un système orwellien de contrôle social adossé à la révolution numérique.

Il est devenu tout aussi incontestable à l’international que l’Armée populaire de libération (APL) dispose maintenant des moyens pour tenir tête aux États-Unis dans l’éventualité d’un affrontement militaire. Les incursions aériennes à proximité de Taiwan l’ont fait constater. L’état des lieux n’est plus du tout celui qui prévalait en 1996 quand la Chine, après avoir tiré des missiles à proximité de l’île, avait battu en retraite devant les porte-avions dépêchés par les États-Unis.

Les dépenses militaires de la Chine ont augmenté de 76 % depuis dix ans pour atteindre, en 2020, la somme de 252 milliards de dollars américains et continueront d’augmenter ; celles des États-Unis ont été, l’année dernière, de 778 milliards. Une lecture à chaud de la situation interdit de penser, à moins d’un dérapage accidentel, que les tensions actuelles puissent dégénérer en guerre ouverte, vu les graves conséquences économiques et géopolitiques qu’aurait une guerre sur les relations internationales.

Mais le fait est que la Chine dispose aujourd’hui d’une puissance militaire et technologique qui, pour la première fois, rend concevable la conquête par la force de Taiwan, dont la réunification avec la Chine continentale obsède Pékin depuis Mao. Le contexte fait que la réunification « pacifique » de Taiwan est d’autant moins envisageable pour Taipei que la Chine étrangle les libertés politiques à Hong Kong. Par ailleurs, Pékin fait certainement le calcul que M. Biden, pour des raisons évidentes de politique intérieure, ne lancerait pas forcément les États-Unis dans une guerre à la défense de Taiwan, même si, depuis son arrivée au pouvoir, il s’inscrit dans la continuité de la présidence Trump et multiplie les gestes d’appui à Taipei, y compris en soutien militaire.

Au-delà de l’enflure médiatique à laquelle ces tensions donnent lieu, la seule allusion à des bruits de guerre illustre le climat belliqueux qui pollue les relations bilatérales et commerciales. C’est de mauvais augure. MM. Biden et Xi, qui se réuniront en sommet virtuel d’ici la fin de l’année, ont plus urgent à régler : le premier n’a pas encore réussi à faire voter au Congrès son capital projet d’infrastructures et de dépenses sociales ; le second fait face à l’effondrement d’une partie de l’économie avec la déconfiture d’Evergrande, le géant de l’immobilier chinois.

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