Anaïs et tous les autres

Au Québec, le quart des élèves du primaire et du secondaire entrent dans la grande famille des élèves éprouvant des difficultés d’adaptation et d’apprentissage. L’acronyme qui leur échoit (EHDAA) est tout aussi détestable que le système de financement qu’on a imaginé pour déterminer combien d’argent il faudra afin de soutenir leur scolarisation : d’abord, entrer dans la course au diagnostic, pour savoir de quelle « cote » disposera l’enfant ; ensuite, déterminer quelle ressource lui adjoindre pour l’aider dans son parcours scolaire.

Du plus loin qu’on s’en souvienne, ce système de financement a généré de sérieux irritants : pour les enfants d’abord, porteurs d’une étiquette qui n’a pas toujours favorisé l’estime de soi ; pour les professionnels, affairés désormais davantage à distribuer des diagnostics plutôt qu’à aider directement les petits ; pour les enseignants, souvent découragés d’avoir dans leur classe des enfants en difficulté sans pouvoir répondre à leurs besoins particuliers ; pour les parents, enfin, soucieux d’offrir le meilleur à leur enfant mais las de devoir se battre pour obtenir un service. Le tout, à l’école publique, berceau de l’universalité des services.

Conscient de la problématique, qu’une grave pénurie de professionnels vient accentuer, le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, se dit prêt à tout mettre en œuvre pour opérer un important changement de culture : réduire de manière draconienne le recours aux codes, les limitant bien sûr à ceux qui sont incontournables. Cette fabuleuse idée permettrait aux professionnels (orthopédagogues, psychologues, orthophonistes, notamment), de se consacrer au soutien des enfants, plutôt que de crouler sous la paperasse et les tâches liées à la réalisation des diagnostics. Espérons que le ministère de l’Éducation obtiendra la souplesse qu’il revendique. Les ressources doivent être dédiées aux enfants d’abord.

Les élèves en difficulté ont été au centre de nombreuses négociations entre les comités patronaux de négociation de l’éducation et les syndicats d’enseignants. Sur le front syndical, l’alourdissement de la tâche causée par la composition changeante de la classe demeure une préoccupation importante ; les syndicats affirmant que la classe régulière est un mythe à déconstruire, car les élèves présentant des besoins en adaptation scolaire sont de plus en plus nombreux. Sur le front patronal, la souplesse et l’agilité réclamées depuis des lustres pour octroyer les services là où ils sont requis au moment où ils sont requis n’ont jamais permis de venir à bout des célèbres cotes. Entre l’augmentation des enfants éprouvant des besoins particuliers et la difficulté de recruter des professionnels, il n’est pas surprenant de constater que les ressources manquent cruellement à l’appel.

Un récit rapporté récemment par le Journal de Québec montre l’absurdité d’un système qui n’arrive pas à soutenir les enfants et les échappe, même au plus jeune âge. Une fillette de 4 ans chez laquelle un trouble du langage avait été dépisté en maternelle 4 ans n’a pu obtenir les services requis d’un orthophoniste ni dans son école ni dans le réseau de la santé. De guerre lasse, les parents de la petite Anaïs ont dû se tourner vers le privé. Cet article a fait bondir le ministre de l’Éducation : il s’est immédiatement engagé à rembourser les sommes aux parents, dénonçant un vice de système. Il a même ouvert la porte à ce que la politique des remboursements soit élargie.

On peut comprendre que cet étalage au grand jour d’un dysfonctionnement à l’étape cruciale de la petite enfance ait autant chatouillé le ministre Roberge. Rappelons qu’en 2018, la Coalition avenir Québec avait fait de la maternelle 4 ans universelle permettant de détecter de manière précoce les troubles d’apprentissage un engagement phare de sa campagne électorale. Le premier ministre avait même mis son siège en jeu sur cette question précise, qui a toujours été au cœur de ses préoccupations.

Cette histoire frappe durement les esprits, car elle illustre l’échec d’un système qui ne peut plus répondre à l’essentiel. Pourtant, les histoires comme celles de la petite Anaïs sont légion. Des élèves attendent parfois des années avant d’avoir accès à un service, souvent donné au compte-gouttes, ce qui équivaut malheureusement à mettre la démarche d’aide en péril. Des parents plus fortunés bataillent pour trouver chaussure à leur pied au privé, ce qui nourrit l’école à deux vitesses. Et il y a tous les anonymes — les échappés du service, les pas assez en difficulté, les légers retards négligés — qui gonflent et deviennent irrécupérables : ceux-là passent à la trappe et vacillent sur le chemin de la réussite.

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