Angles morts

Le projet de loi 96 sur la langue officielle et commune du Québec, défendu par le ministre Simon Jolin-Barrette, resserre une foule de boulons de la loi 101 originale, dont certains se sont d’ailleurs desserrés avec le temps, que ce soit en matière de langue de l’administration publique et de bilinguisme institutionnel, des exigences de bilinguisme à l’embauche dans le secteur privé, de langue de travail y compris dans les plus petites entreprises, de prédominance du français dans l’affichage et de langue d’enseignement. Outre les divers représentants de la communauté anglophone qui jugent sans surprise que le projet de loi est outrancier, d’autres intervenants qui ont comparu en commission parlementaire estiment qu’il ne va pas assez loin.

Chose certaine, les mesures contenues dans le projet de loi 96, aussi pertinentes soient-elles, ne suffiront pas à elles seules à freiner le déclin du français que constatent la plupart des démographes. Il faudra prendre d’autres moyens qui dépassent la portée de la loi 101 et engagent d’autres responsabilités gouvernementales tels l’éducation, l’enseignement supérieur et l’immigration.

Le projet de loi limite la croissance du réseau des cégeps anglais qui accueillent aujourd’hui une majorité d’étudiants issus des écoles secondaires françaises. La ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, est déjà allée plus loin en décrétant un gel des admissions au cégep anglais, comme l’a proposé d’ailleurs le Parti libéral du Québec, pour dix ans, ce qui fera passer la proportion des cégépiens qui étudient en anglais de 17 % à l’heure actuelle à 13 %.

Mais comme le souligne le chercheur indépendant Frédéric Lacroix, qui préconise, à l’instar de Guy Rocher et du Parti québécois, l’abolition du libre choix de la langue au cégep, le problème de l’écrémage des étudiants subsiste. Les cégeps anglais pourront continuer de sélectionner les meilleurs étudiants des écoles françaises.

À cet égard, la solution de compromis avancée par le ministre n’est pas parfaite. Mais il faut convenir qu’elle améliorera sensiblement la situation. Il propose de donner la priorité du cégep anglais aux « ayants droit », c’est-à-dire les étudiants qui proviennent des écoles secondaires anglaises, ce qui diminuera d’autant les admissions d’étudiants qui ont étudié en français. On réduira ainsi l’ampleur du phénomène d’écrémage. Et il n’est pas dit que tous les élèves les plus méritants veulent passer au cégep anglais.

Si on parle de l’avenir de la langue française au Québec et de la vitalité de la culture québécoise, c’est du côté de l’école secondaire, et aussi de l’école primaire, qu’il faut aussi regarder. L’école publique québécoise produit un grand nombre d’analphabètes fonctionnels dont l’accès à la culture est forcément limité. La Charte de la langue française n’y peut rien. Il est trop tard pour corriger la situation quand ces analphabètes, pour une raison qui nous échappe, accèdent au cégep. Il faut donc revoir de fond en comble l’enseignement de la langue française dans nos écoles, langue qui doit se déployer dans toutes les matières. Le ridicule ne peut nous venir en aide : permettre aux cégépiens d’utiliser le logiciel de correction Antidote lors de l’épreuve uniforme de français, comme l’a suggéré le président-directeur général de la Fédération des cégeps, Bernard Tremblay, est non seulement risible, mais lâche.

Autre domaine où le projet de loi 96 n’a pas de prise : la présence à Montréal d’étudiants étrangers qui étudient, travaillent et vivent anglais. Cet afflux mine forcément le visage français du centre-ville. Selon une évaluation gouvernementale, on en compte de 35 000 à 40 000 à l’université ou aux collèges, qu’ils soient publics ou privés. Décrétée en 2018 par le gouvernement Couillard, la déréglementation des frais de scolarité a ouvert aux universités québécoises le « marché » des étudiants étrangers. Mondialisation anglophile oblige, ce sont les universités de langue anglaise, toutes proportions gardées, qui en ont le plus profité.

Enfin, la vitalité du français au Québec dépend de la politique d’immigration du gouvernement, ce qui comprend l’apport des étudiants et travailleurs étrangers. Le futur ministre de la Langue française ne pourra pas tout faire.

Il y a cependant une chose que le ministre Simon Jolin-Barrette peut faire, c’est inscrire dans sa loi comme « langues premières » du Québec les langues autochtones parlées sur son territoire, comme l’a proposé le constitutionnaliste Daniel Turp. Dans un cadre constitutionnel qui fut choisi en 1982 par et pour le Canada anglais, reconnaître les Premières Nations n’est que justice, mais c’est aussi dans l’intérêt de la nation québécoise, au sein d’une fédération où la majorité dominante ne reconnaît pas comme il se doit ni l’une ni les autres. René Lévesque, mais aussi Bernard Landry, l’avaient bien compris.

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