Le paradis de l’injustice

Sidérants « Pandora Papers ». Sidérants en ce qu’ils viennent éclairer comme jamais le mal tentaculaire et non endigué de l’évasion et de l’évitement fiscaux, cinq ans après la publication de ce que fut la bombe des « Panama Papers ». Sont déterrés dans cette grande enquête journalistique — qui repose sur la fuite de près de 12 millions de documents confidentiels — les secrets bancaires de 35 chefs d’État, anciens et actuels, ainsi que ceux d’au moins 330 représentants publics dans 91 pays (ministres, juges, maires et généraux).

La fuite étale en outre les activités financières dans les paradis fiscaux de 130 milliardaires de 45 pays, dont 46 oligarques russes. Se côtoient dans les « Pandora Papers » trafiquants d’armes et banquiers, vedettes et athlètes.

Reste que le plus choquant est le fait que sont montrés du doigt des dirigeants, comme le premier ministre tchèque, Andrej Babis, et l’ex-premier ministre britannique Tony Blair, dont le fonds de commerce politicien est ou a justement été la lutte contre la corruption et l’évasion fiscale. Il est désespérant d’y lire qu’au Liban, petit pays en état de total effondrement socioéconomique, l’actuel premier ministre, Najib Mikati, et le gouverneur de la banque centrale, Riad Salameh, usent sans vergogne des avantages que leur procurent les paradis fiscaux.

Aussi, l’ample enquête du Consortium international des journalistes d’investigation (CIJI), dont font partie 150 médias de 117 pays, viendra forcément creuser la méfiance déjà vive qui habite un grand nombre de citoyens à l’égard des institutions et de leur classe politique. La méfiance se creuse d’autant plus qu’il est facile d’imaginer que la fuite n’a pas révélé tous ses secrets, vu son ampleur, et qu’il ne s’agit au fond que de la pointe de l’iceberg. Y compris au Canada, où l’enquête répertorie des centaines de comptes appartenant à des Canadiens.

L’enquête ne fait pas que lever le voile de manière inédite sur l’industrie de la finance extraterritoriale et ses sociétés anonymes, elle montre que de nouveaux paradis fiscaux naissent sur les cendres d’anciens. Et qu’en conséquence, négation flagrante de l’égalité sociale et de la démocratie, ils continuent de se démultiplier par montages légaux complexes et opaques. Avec les « Pandora Papers », relevait dans Le Devoir le philosophe Alain Deneault, spécialiste de la question, « le phénomène apparaît dans sa systématicité. Nous sommes face à des gens qui, d’une manière normée, systématique, et à une échelle industrielle, recourent aux législations de complaisance ». Le mal se métastase.

Au moins 14 000 milliards de dollars, selon l’OCDE, sont détenus dans les paradis fiscaux — des îles Vierges britanniques au Panama, en passant par le Dakota du Sud. Ce qui constitue, selon le FMI, l’équivalent des sommes mobilisées par l’ensemble des gouvernements mondiaux contre la COVID-19 en 2020. Au Canada, le manque à gagner cumulé sur le plan fiscal oscille entre 19 et 26 milliards de dollars, évalue le collectif Échec aux paradis fiscaux en se basant sur des chiffres du fisc.

Et que fait-on au Canada pour renverser une tendance qui, depuis des décennies, facilite plutôt que freine le transfert d’avoirs canadiens vers des paradis fiscaux ? Qu’ont changé, depuis 2016, les « Panama Papers » à l’échelle internationale ? Rien de probant. Les peines imposées pour évasion sont toujours aussi symboliques. Avec le résultat que — merci à la fiscaliste Brigitte Alepin d’enfoncer le clou — le fardeau fiscal qu’induit l’inaction des gouvernements retombe de manière disproportionnée sur les épaules du contribuable ordinaire.

Les constats de la grande enquête du CIJI s’inscrivent du reste dans des dynamiques d’ensemble face auxquelles une bonne partie des simples citoyens que nous sommes sont partagés, devant l’évidence des injustices et des dysfonctionnements sociaux, entre sentiment de colère et sentiment d’impuissance.

Chez nous, ils s’inscrivent nommément dans cette « loi du plus fort » qui, par exemple, rend inaccessible le système de justice québécois au commun des mortels, ainsi que le démontre le journaliste Pierre Craig dans son documentaire Le procès. Ils s’inscrivent dans un hypercapitalisme qui fait par ailleurs qu’Amazon, comme l’illustre encore la plus récente émission d’Enquête (« Derrière le sourire d’Amazon »), est devenu un monstre qui phagocyte la petite entreprise.

Dans Une escroquerie légalisée (2016), Deneault écrit : « Les paradis fiscaux et autres législations de complaisance sont à la politique ce que les changements climatiques représentent, en termes de défi, à l’écologie ». Très juste. Or, dans un cas comme dans l’autre, les gouvernements traînent les pieds, par procrastination intéressée.

Entendu donc que l’enquête du CIJI allait immédiatement frapper dans les salons du pouvoir un mur de silence et de déni. Le journalisme, lui, joue son rôle : décrypter la réalité, la rendre intelligible. Pas de démocratie sans transparence.

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