Les limites de la vertu environnementale

La Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a frappé un grand coup, mercredi, en annonçant qu’elle liquidera tous ses investissements dans la production de pétrole d’ici la fin de 2022. La deuxième caisse de retraite au Canada, qui chapeaute un actif de 390 milliards, est la seule parmi ses pairs, tels l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada, TEACHERS et OMERS, à couper les ponts avec cette exploitation liée aux émissions de gaz à effet de serre.

Comme le rapporte le Globe and Mail, la nouvelle, si elle a été saluée par les groupes environnementaux, a été très mal reçue par l’industrie pétrolière et gazière de l’Alberta, qui l’a qualifiée d’« irresponsable ».

Une porte-parole de la ministre albertaine de l’Énergie, Sonya Savage, a rappelé que le Québec est le deuxième marché en importance pour le pétrole raffiné au Canada et que toutes les décisions de désinvestissement dans l’industrie fossile sont « à courte vue et déconnectées de la réalité ». Les hydrocarbures demeureront une partie intégrale de l’approvisionnement en énergie au pays pour de « nombreuses décennies », a-t-elle fait valoir. On peut en douter.

Devant l’impératif de réduire les émissions de GES, les plus grands producteurs de pétrole des sables bitumineux, dont Suncor, dans laquelle la Caisse détient des intérêts, ont annoncé plus tôt cette année qu’ils avaient adopté une stratégie pour atteindre la carboneutralité grâce à des technologies de réduction des GES et au captage du carbone. Ce sont d’ailleurs des moyens qui apparaissaient dans le programme environnemental du Parti conservateur du Canada, le « plan » dont a parlé Erin O’Toole pendant la campagne électorale. Le gros problème avec cette approche, c’est que quand bien même on parviendrait à réduire à zéro les émissions associées à la production et au raffinage de pétrole, il faudra bien que ce pétrole serve à quelque chose et soit brûlé, produisant ainsi son lot de GES.

La Caisse, qui vise avant tout des rendements à long terme, estime donc que la filière n’a plus grand avenir. Le groupe a amorcé il y a quelques années la liquidation graduelle de son portefeuille pétrolier. De quelque huit milliards il y a cinq ans, ses intérêts dans la production pétrolière s’élèvent aujourd’hui à quatre milliards, ou 1 % de son actif total.

Le Canada est le quatrième producteur d’hydrocarbures au monde. Le fait qu’une des plus importantes caisses de retraite au pays décide de faire une croix sur l’exploitation pétrolière est un pavé dans la mare. Reste à savoir si les autres grands investisseurs, au premier chef l’Office des pensions du fédéral, imiteront ce geste.

Ce n’est toutefois pas ce désinvestissement, l’un des quatre « piliers » de la nouvelle stratégie climatique dévoilée par la Caisse, qui aura le plus d’effet dans son effort pour atteindre la carboneutralité en 2050 et les autres cibles qu’elle a établies d’ici là.

En 2017, la Caisse s’était fixé comme objectif de diminuer « l’intensité carbone » de son portefeuille de 25 % d’ici 2025. Elle a dépassé cet objectif — il atteint 38 % —, et elle le porte maintenant à 60 % pour 2030. Ses investissements dans des actifs « sobres en carbone » vont passer de 36 milliards à 54 milliards en 2025, soit trois fois plus qu’en 2017.

Comme la Caisse a toujours en tête de produire un bon rendement pour ses déposants, ce n’est pas par grandeur d’âme qu’elle agit, mais bien parce qu’elle considère que ces investissements verts sont rentables. Le fait qu’elle veuille les accroître, c’est un signe qu’elle y a trouvé son compte. Et c’est tant mieux.

Enfin, parce qu’il y a une limite aux placements qu’elle peut faire dans les entreprises vertes — ces actifs deviennent chers, a signalé le président et chef de la direction, Charles Emond —, la CDPQ a réservé une enveloppe de 10 milliards pour investir dans de grands émetteurs de GES. Cela peut paraître paradoxal, mais les réductions d’émissions ainsi réalisées peuvent être substantielles. Cette somme servira à la décarbonation de secteurs comme la production d’acier, de cuivre, de lithium et… de ciment, la Caisse étant toujours un partenaire minoritaire de la cimenterie McInnis, en Gaspésie. De même, la Caisse continuera à investir dans le gaz naturel et conservera ses intérêts dans des pipelines.

On est donc loin de la pureté écologiste. La Caisse a les deux pieds dans l’économie réelle ; elle doit tirer parti de la transition énergétique et répondre à des impératifs de rendement. Elle ne peut qu’accompagner les nécessaires changements de société, y contribuer dans la mesure de ses moyens, certes, mais sans trop les devancer. Il y a donc une limite à sa vertu environnementale, et on ne saurait lui demander que sa stratégie climatique remette en question le système capitaliste.

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