À quand une politique plus courageuse?

La détention arbitraire n’existe pas en Chine, se plaît à prétendre Pékin, non plus qu’il n’y avait de liens à faire entre la détention des « deux Michael » et celle de Meng Wanzhou. Ce gros mensonge crève d’autant plus les yeux, bien entendu, que la libération des deux Canadiens est survenue presque immédiatement après l’abrogation, vendredi dernier, de la demande d’extradition américaine de la directrice des finances de Huawei. Bref, à une vitesse stupéfiante. C’est tout juste si, en l’occurrence, le régime chinois de Xi Jinping s’est donné la peine de maquiller les apparences.

Le signal est inquiétant : il indique au monde que, dans un contexte de confrontation sino-américaine de plus en plus exacerbée, la dictature chinoise n’a pas fini de recourir, là où elle le jugera utile, à sa « diplomatie des otages ».

Il n’en était pas moins nécessaire, nonobstant le chantage de Pékin, que Michael Kovrig et Michael Spavor soient secourus. Détenus pendant près de trois ans dans les geôles chinoises sous des accusations d’espionnage, ils n’avaient pas à faire personnellement les frais du grand conflit géostratégique qui est en train de dessiner l’avenir de la planète. Il est donc heureux que le président Joe Biden ait tenu la promesse qu’il avait faite à Justin Trudeau, en février dernier, de « travailler » avec Ottawa à la libération des deux Canadiens. Il aura fait le calcul qu’à poursuivre les procédures d’extradition contre Mme Meng, arrêtée en 2018 à Vancouver sur la base d’accusations de fraude bancaire en violation des sanctions contre l’Iran, il n’était pas dans l’intérêt américain d’empoisonner la vie à son allié canadien. Il aura fait le calcul que la lutte des États-Unis contre l’expansion de la Chine passe par des stratagèmes plus amples — dont le controversé pacte de sécurité dans la zone indo-pacifique, conclu la semaine dernière avec l’Australie, est la plus récente expression.

  

La saga des deux Michael va forcément laisser des traces politiques et diplomatiques dans les relations du Canada avec la Chine, mais lesquelles et dans quelle mesure, vu la force d’inertie que représente l’incontournable dynamique des relations commerciales ? Cette affaire aura certes mis en évidence l’inconséquence et l’incompétence de l’ex-président Trump en relations internationales, mais elle vient également éclairer, de façon plus globale, le manque d’audace du Canada en politique étrangère. Au Canada d’en tirer les leçons.

Car, emmené par le trop gentil Marc Garneau, le Canada a une politique étrangère timorée et complaisante qui n’agit pas ou qui attend, les yeux tournés vers les États-Unis, que Washington lui montre le chemin. On est loin de l’époque où le gouvernement canadien, dans la tradition internationaliste instaurée par Pearson, assumait plus résolument et plus activement son rôle de « puissance moyenne » dans la promotion des droits de la personne et des droits démocratiques. Il y a lieu de renouer avec ce rôle — cela dit sans passéisme et sans faire l’impasse sur les contraintes de la donne internationale contemporaine et des relations serrées du Canada avec les États-Unis.

Face à la Chine, Ottawa aura avantage à se montrer autrement plus vigilant en matière de sécurité nationale, notamment en ce qui concerne les dangers que soulève la collaboration d’universités canadiennes avec des scientifiques issus du complexe militaro-industriel chinois. Ensuite, le fait est qu’Ottawa tergiverse depuis des années au sujet de la technologie 5G dont Huawei, soupçonnée sinon accusée d’être un outil d’espionnage pour le compte de la technodictature, est l’un des leaders mondiaux. Des cinq membres des Five Eyes, l’alliance des services de renseignements dont il fait partie avec les États-Unis, le Royaume-Uni, la Nouvelle-Zélande et l’Australie — qui a aussi goûté de la « diplomatie des otages » —, le Canada est le seul pays à ne pas avoir interdit ou limité la participation du géant chinois au déploiement du réseau de communication 5G sur son territoire.

Les deux Michael rentrés, le gouvernement Trudeau n’a plus guère d’excuses pour ne pas, à son tour, interdire le recours à la technologie de Huawei, ce que Telus et Bell ont du reste décidé de faire de leur propre chef. En cela aussi, la Maison-Blanche avait intérêt à annuler les démarches d’extradition.

S’impose maintenant l’élaboration d’une nouvelle politique canadienne face à la Chine, si tant est qu’il en existe déjà une. À quand une politique plus ambitieuse ? Une politique qui passe nécessairement par la recherche patiente et active d’une plus grande cohésion internationale, s’agissant de résister aux tactiques d’intimidation politiques et économiques d’un régime de plus en plus répressif. Le Canada a intérêt à cultiver ses alliances, à diversifier ses amitiés démocratiques. Parce qu’il n’y arrivera pas seul.

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