Les conservateurs fédéraux à l’heure des choix

Dès le lendemain des élections, l’heure était aux règlements de comptes au sein du Parti conservateur du Canada (PCC). Des voix s’élevaient déjà pour exiger un référendum hâtif sur le leadership d’Erin O’Toole, présumé coupable de haute trahison centriste.

Un membre de l’« exécutif » national de l’Ontario, Bert Chen, a lancé une pétition en ligne dans le but d’obtenir l’éjection hâtive d’O’Toole, deux ans avant le vote de confiance. Chen détaille la liste des doléances qu’il adresse au chef en préambule de sa pétition : il a « trahi les principes » fondateurs du parti, il a « brisé la confiance » des membres du parti, il a échoué à faire élire un nombre suffisant de députés pour former le gouvernement.

La troisième et dernière doléance est juste d’un point de vue factuel. Quant aux deux premiers reproches de Chen, ils relèvent plutôt d’une appréciation subjective de ce que devrait représenter le PCC auprès de l’électorat. Quels sont les principes si chers aux conservateurs bafoués par O’Toole ? La pétition mentionne l’abandon de la responsabilité fiscale, le recul des libertés civiles avec l’appui au passeport vaccinal et l’ouverture à la tarification du carbone.

Ne présumons pas du dénouement de cette initiative qui, pour le moment, prend les allures d’un geste isolé au sein du PCC. Le président du parti, Rob Batherson, a d’ailleurs déclaré au Hill Times qu’il contestait la validité de la démarche.

L’épisode n’est pas sans rappeler les vives tensions qui subsistent au sein du PCC entre l’aide radicale et l’aile modérée. Les conservateurs sociaux (pro-armes, antiavortement et climato-indolents) perçoivent dans le virage centriste d’Erin O’Toole la cause de la stagnation du vote. Les tenants de ce courant de pensée ont perdu de vue qu’un candidat plus proche de leurs valeurs, Andrew Scheer, n’a guère réussi à amener les conservateurs au seuil de la victoire en 2019.

Erin O’Toole n’a que lui à blâmer pour la position difficile dans laquelle il se retrouve. Lors de la course au leadership, il a dû s’allier à la droite du parti pour coiffer au fil d’arrivée un adversaire encore plus centriste que lui, Peter MacKay. Son recadrage manquait d’enracinement dans les mœurs du parti. Dans les circonscriptions où les conservateurs espéraient faire des percées, en Ontario et au Québec, les électeurs n’ont pas été dupes de ce virage bien sincère pour le chef, mais de façade pour le parti.

Les critiques d’O’Toole au sein du parti souligneront le recul de l’appui aux conservateurs en Alberta et en Colombie-Britannique, de même que la progression du vote clownesque de 2 % à 5 % pour Maxime Bernier. Cette interprétation passe à côté de l’essentiel. Le chemin des victoires ne passe pas par une saturation du vote à 120 % des sièges dans les Prairies, mais plutôt par la capacité des conservateurs de rejoindre aussi les préoccupations des électeurs urbains et périurbains, un défi qui paraît insurmontable sans la mise au rancart des aspects rétrogrades et moralistes de la vision conservatrice profonde, notamment sur le contrôle des armes, le droit à l’avortement et l’environnement.

Dans leur bilan de ces durs lendemains, les conservateurs ne devraient pas négliger l’hypothèse que le recul de deux députés en Alberta pourrait découler d’un vote sanction à l’égard du gouvernement conservateur de Jason Kenney pour sa gestion exécrable de la pandémie. L’Alberta, qui a levé l’urgence sanitaire hâtivement, en est rendue à demander l’assistance de la Croix-Rouge et de l’armée canadienne pour éviter l’implosion de son système de santé.

Si les Kenney de ce monde incarnent la vision du mouvement conservateur, l’avenir des libéraux s’annonce radieux. En l’absence d’un mode de scrutin proportionnel, résultat des promesses brisées de Justin Trudeau, le système parlementaire canadien restera fondé sur le bipartisme et l’alternance du pouvoir entre les formations de portée « nationale ». Le sectarisme du Parti vert, le repli du NPD à l’état de conscience morale du PLC et l’impossibilité que le Bloc québécois puisse rayonner hors des frontières du Québec font en sorte que le PCC est la seule option de rechange à un gouvernement libéral qui soit théoriquement possible.

Pour passer de la théorie à la pratique, le PCC devra résister aux appels de son aile radicale au sectarisme, et poursuivre sa laborieuse marche vers le centrisme. C’est non seulement possible, mais souhaitable.

Le couple formé par Justin Trudeau et Jagmeet Singh ne reculera devant aucune dépense publique dans les prochaines années, sans grande considération pour les compétences des provinces et la rigueur budgétaire. Une démocratie en santé nécessite qu’il puisse y avoir un contrepoids structuré et pragmatique pour les électeurs. S’ils n’y parviennent pas, les conservateurs devront se résoudre à accepter que les libéraux forment en effet le « natural governing party of Canada », avec toutes les conséquences néfastes que cela comporte sur le débat démocratique.

À voir en vidéo