Une tempête s’annonce

La semaine dernière, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, affichait un optimisme prudent. Les infirmières, à bout de souffle, auront bientôt droit à un répit, avait-il affirmé.

Pour justifier cet optimisme, le ministre avait cité les retours des vacances, des incitatifs pour attirer des infirmières dans le réseau public et les effets de la nouvelle convention collective. Il manque 4000 infirmières, soit plus de 6 % de leurs effectifs du réseau public, qui s’élèvent à 62 000.

Déjà, le manque d’infirmières avait entraîné des bris de service. La démission de huit infirmières à l’hôpital de Roberval a eu cette conséquence. Le service d’obstétrique est fermé à l’hôpital de Ville-Marie et à l’hôpital de Matane. L’urgence a cessé ses activités à Gatineau, et le bloc opératoire de l’hôpital de Lachute a fait relâche cet été. Récemment, des centaines d’infirmières ont quitté le réseau public ou sont parties en congé de maladie pour cause d’épuisement professionnel.

Cette semaine, la mine du ministre était plus sombre. Le variant Delta continue de sévir pendant que les hospitalisations et les admissions aux soins intensifs — de patients non vaccinés, pour la plupart — suivent une pente ascendante. À cela s’ajoute une donnée préoccupante : à un mois de l’ultimatum du 15 octobre, sur les 30 000 employés du réseau de la santé qui n’étaient pas vaccinés à la fin août, 20 000 n’ont toujours pas obtempéré. De ce nombre, 10 000 prodiguent des soins directs à la population. Compte tenu des délais inhérents à l’administration du vaccin — trois semaines entre les deux doses et une semaine d’incubation par la suite —, ces professionnels de la santé ne pourront pas se présenter au travail. « Soyons très, très clairs : ces gens-là qui ne seront pas vaccinés vont être suspendus sans solde à compter du 15 octobre », a déclaré jeudi Christian Dubé.

  

Le ministre a raison de se montrer ferme. Le personnel soignant, en contact avec des patients qui, souvent fragiles, se retrouvent dans un établissement du réseau de la santé non pas par choix mais par obligation, ne doit en aucun cas leur faire courir le risque de contracter la COVID-19. Le gouvernement a bien fait également d’étendre la vaccination obligatoire à tout le personnel du réseau, à cause des interactions possibles entre vaccinés et non-vaccinés. C’est ce qu’avaient fortement recommandé les fédérations de médecins.

Il n’en demeure pas moins que le ministre se retrouve avec un sérieux problème sur les bras. S’il s’arrachait les cheveux parce qu’il manquait 4000 ou 5000 infirmières, qu’en sera-t-il quand le réseau devra se priver de 10 000 professionnels de la santé de plus ?

Afin de convaincre des infirmières qui ont pris leur retraite de prêter main-forte au réseau ou encore celles qui se sont jointes aux agences privées de revenir au bercail, le gouvernement caquiste sortira le chéquier. Il présentera sous peu son plan consistant à verser une rémunération « compétitive » à celles qui reviendraient, peut-être supérieure à ce qui est versé dans le privé, a indiqué François Legault. Évidemment, cette rémunération compétitive devra être offerte à l’ensemble des infirmières du réseau public. Le ministre des Finances, Eric Girard, a révélé qu’il en coûtera « plusieurs centaines de millions » pour cette « mesure temporaire ».

Le hic, c’est que les récriminations des infirmières et les raisons pour lesquelles plusieurs d’entre elles ont décidé de quitter le réseau public n’ont rien à voir avec leur niveau de rémunération. Ce qui rend la situation intenable et aggrave les pénuries de personnel, ce sont les conditions de travail, notamment le TSO (temps supplémentaire obligatoire) et la gestion désincarnée des ressources humaines, qui mise sur la mobilité plutôt que la stabilité dans les affectations.

Le gouvernement a conclu avec la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) une entente sur une nouvelle convention collective qui permettra d’améliorer la situation, notamment en créant des postes stables à temps complet. Mais l’entente, qui doit être signée prochainement, ne produira pas d’effets immédiats. Et comme il faut des années pour former une infirmière, la pénurie ne sera pas résorbée de sitôt.

La réforme Barrette ayant éliminé toute une strate de cadres intermédiaires dans les centres hospitaliers, c’est l’organisation des soins infirmiers qui doit être revue, et la profession, valorisée, comme le recommande un rapport des commissaires des États généraux de la profession infirmière dévoilé jeudi.

Les primes ne suffiront pas. L’approche comptable a ses limites, car l’argent ne peut pas tout acheter.

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