Ces péquenots de Québécois

S’il faut en croire la question qu’a posée à Yves-François Blanchet Shachi Kurl, présidente de la firme de sondage Angus Reid Institute, « le Québec a un problème de racisme » parce que son gouvernement a adopté la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21) et déposé le projet de loi 96, qui vise à protéger la langue officielle et commune du Québec.

Nous savions qu’au Canada anglais, l’opposition à la loi sur la laïcité était virulente. Nous comprenons maintenant qu’un projet de loi qui a pour but la protection et la promotion de la langue française au Québec est perçu comme raciste et discriminatoire. En soi, c’est un nouveau développement.

À l’époque, la loi 101, que Stéphane Dion, trente ans après son adoption par l’Assemblée nationale, a lui-même décrite comme une « grande loi canadienne », avait certes suscité chez la majorité anglophone son lot d’accusations : les épithètes liberticide et nazie avaient fusé. Mais que ce renforcement somme toute bien modeste de la Charte de la langue française que propose le gouvernement Legault soit associé au racisme est déroutant.

Au débat, la modératrice a refusé qu’Yves-François Blanchet aborde le problème des droits des francophones hors Québec, dont on sait qu’ils sont bafoués. Les constats, sévères et répétés, du commissaire aux langues officielles en témoignent, tout comme les longues batailles judiciaires des francophones hors Québec pour obtenir des écoles françaises. Se peut-il que les droits des minorités francophones soient perçus de plus en plus comme un « privilège » par des multiculturalistes canadiens, le français étant une langue blanche et occidentale qui, en France, fut imposée au détriment d’autres langues et dialectes ? Quoi qu’il en soit, les droits de la majorité canadienne-anglaise de vivre dans sa langue au Québec comme minorité sont autrement mieux respectés.

Vendredi, Shachi Kurl a précisé que la question tendancieuse du débat n’était pas de son seul cru. La formulation fut approuvée par un comité formé par le consortium indépendant chargé d’organiser le débat anglophone. Figurent dans ce comité des chefs de production, des producteurs et des journalistes des quatre médias du consortium regroupant APTN, CBC, CTV et Global. Ce ne sont pas des amateurs. Ils savaient ce qu’ils faisaient. D’ailleurs, ni le consortium ni la modératrice n’ont daigné présenter d’excuses.

La cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade, a lancé vendredi une pétition intitulée : Le Québec bashing, ça va faire. Or ce Québec bashing n’est pas le fait d’individus isolés et mal informés ; il est, on le voit bien, institutionnalisé.

Il faut croire que ce jugement à l’endroit de ces « attardés » de Québécois représente le courant de pensée dominant au sein de l’intelligentsia canadienne-anglaise. Comme l’écrivait dans nos pages samedi notre collaborateur Konrad Yakabuski, qui, à titre de chroniqueur au Globe and Mail, est bien au fait de cette réalité, la question ne faisait qu’accréditer « l’idée très répandue au Canada anglais que le Québec serait une province moins évoluée que les autres ».

La cheffe du Parti vert, Annamie Paul, a abondé en ce sens en offrant au chef bloquiste de « l’éduquer ». Peut-être la Torontoise pensait-elle à une « rééducation » multiculturaliste comme celle qu’on a imposée aux fonctionnaires fédéraux en matière de racisme et qu’on devrait étendre à l’ensemble de la population québécoise.

La condescendance rivalise ici avec une profonde ignorance de la réalité québécoise. C’est comme si, au Québec, personne n’avait réfléchi aux enjeux du vivre-ensemble et du racisme. C’est oublier que les citoyens québécois, historiquement les plus politisés au Canada parce qu’ils font partie d’une minorité méprisée, ont longuement débattu de ces questions, notamment lors des consultations menées par Gérard Bouchard et Charles Taylor, qui ont abouti à leur volumineux rapport en 2008. Certes, cette réflexion ne peut cesser de s’approfondir. Mais il est clair, comme le soulignaient les deux commissaires, que la nation québécoise, si elle veut persister, ne peut se contenter de se soumettre à cette idéologie multiculturelle dont on a fait un dogme.

Répondant à cette « attaque » envers le Québec, François Legault a repris en partie la célèbre phrase que Robert Bourassa avait prononcée au lendemain de l’échec de l’accord du lac Meech à l’Assemblée nationale en 1990. « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse à Ottawa, le Québec est une nation libre de protéger sa langue, ses valeurs et ses pouvoirs », a déclaré le premier ministre. Mais tandis que Bourassa avait son idée à lui pour la suite des choses, on peut se demander quelle est celle de François Legault, alors que le Canada pourrait lui répondre, ainsi qu’aux péquenots qu’ils représentent, que quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, on n’en a cure.

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