La censure, encore?

La destruction, parfois par le feu, de presque 5000 livres tirés des bibliothèques du Conseil scolaire catholique Providence, en Ontario, en est l’illustration parfaite : dans la marmite de la rectitude politique, à trop vouloir lisser les rugosités de nos sociétés en redéfinition, on en vient à perdre tout sens de la mesure, toute notion de discernement essentiel. Au nom de valeurs phares nommées justice sociale et respect, on succombe à la censure. Et tout ça sous le couvert supposément bienveillant de l’école. Quelle époque confuse !

Le reportage percutant de Thomas Gerbet, publié par Radio-Canada cette semaine, dépasse tout entendement. Ce qu’il raconte et révèle de notre époque est à la fois loufoque et scandaleux. « Atroce », a utilisé le premier ministre François Legault pour parler de l’autodafé d’une trentaine de ces 4716 livres jugés discriminatoires et racistes, et véhiculant des préjugés contraires aux principes de l’inclusion. On peut souscrire à cette épithète : la destruction de livres, si noble soit l’intention derrière cette action folle, renvoie à des pratiques d’un temps révolu. La censure est une action bien lâche, en fait, voire hypocrite ; elle ne règle rien et envenime les choses.

Face au tollé, le conseil scolaire a reculé. Huit bédés de Lucky Luke et les aventures de Tintin dans L’oreille cassée auront la vie sauve, entre autres livres sauvés de la bêtise. Fiou ! La Belgique peut respirer. Cette histoire abracadabrante a commencé en 2019 dans le sud-ouest de l’Ontario, mais ne nous défaussons pas trop vite : elle aurait bien pu survenir plus près de chez nous. Sous couvert d’inclusion et d’ouverture à l’autre, les excès se multiplient au fil des mois et des années, qu’on pense seulement aux dérives comme l’affaire SLĀV ou encore la mise au ban de la professeure Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa — pour avoir utilisé le mot en n dans un contexte, rappelons-le, pédagogique et respectueux des différences.

Ces histoires, et nombre d’autres, ont toutes en commun ceci de déroutant : dans le camp de la rectitude politique, de nouveaux moralisateurs dictent la marche à suivre, mais ne font pas toujours preuve de discernement.

Pour effectuer son épuration littéraire, le Conseil scolaire catholique Providence s’est adjoint les services de la « gardienne du savoir » Suzy Kies, qui a eu l’idée de brûler les livres pour fabriquer avec les cendres un engrais destiné à faire pousser des arbres, de quoi « tourner du négatif en positif ». La dame se réclamait d’une lignée autochtone finalement inventée de toutes pièces, ainsi que les reporters l’ont démontré mercredi. L’affaire rejaillit sur la campagne du chef libéral Justin Trudeau, apôtre de la réconciliation, qui a fait de cette fausse Autochtone la coprésidente de la Commission autochtone de son parti. Elle a renoncé mercredi à cette fonction. Tout ça ne s’invente pas.

On s’indigne du moyen choisi par ce conseil scolaire pour atteindre son but, mais son objectif n’était pas futile pour autant.

Il va de soi, bien sûr, que lutter contre des préjugés et stéréotypes associés aux Autochtones est de la plus haute importance. Il est aussi très noble de souhaiter raconter l’histoire autochtone sous de meilleurs auspices aujourd’hui, surtout quand on sait combien ce récit fut relaté sans respect pour la vérité et qu’on en porte le boulet encore aujourd’hui. Il est enfin absolument louable de reprendre avec les jeunes une conversation respectueuse et inclusive avec les Autochtones, et en cela, l’école est en effet une plateforme idéale pour rebâtir un dialogue. Mais détruire des livres — et avec eux des points de vue différents et des angles dignes d’une autre époque — n’est pas exactement la façon la plus efficace de développer l’esprit critique.

On ne peut s’empêcher de noter au passage la profonde hypocrisie que camoufle cette opération bidon. En s’attaquant aux livres du passé pour dénoncer le colonialisme dégoulinant de certains ouvrages datés, on oublie bien vite que les peuples autochtones sont encore soumis, ne serait-ce que sur l’enjeu crucial de la propriété de leurs terres, aux diktats des autorités en place. En dénonçant à grands cris l’utilisation du mot « indien » dans des romans jeunesse ou des bandes dessinées, on élude le fait que la grande Loi sur les Indiens, dont la première version remonte à 1876, porte toujours son libellé d’origine malgré le fait que tous s’entendent pour dire que cette référence perpétue une erreur.

Cette bêtise entérinée par des gens qu’on voudrait avisés, car nommés dans un conseil scolaire, aurait aussi reçu l’aval du ministère de l’Éducation de l’Ontario, qui a participé au projet de cérémonie de destruction des livres.

L’Éducation, le sanctuaire des écoles, le ministère dont la mission première tient à la formation des esprits, notamment par le truchement des livres ; l’Éducation, censeur d’une portion de l’histoire, comme jadis l’Église avec ses ouvrages mis à l’Index ? Cette époque produit décidément son lot d’extravagances et de reculs.

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