Bloc québécois: nationalisme provincial

Pendant que Justin Trudeau se défendait de manquer d’idées et que son parti n’avait toujours pas dévoilé sa plateforme électorale, le Bloc québécois rendait publique la sienne dimanche. Il y a certainement, parmi les 38 articles du programme bloquiste, quelques éléments dont le chef libéral pourrait s’inspirer. Et s’il est vrai que le Bloc « essaie de s’approprier les réalisations du gouvernement libéral », comme le soutient Mélanie Joly, ce serait lui rendre sa monnaie de sa pièce que de piger dans son programme.

Ce n’est d’ailleurs pas que le chef libéral manque d’idées. C’est plutôt qu’il poursuit une idée fixe : celle d’empiéter dans des champs de compétence provinciaux, ce qu’il justifie implicitement par le fait que les provinces n’arriveraient pas à assumer leurs responsabilités sans la bienveillante mainmise d’un gouvernement « supérieur ».

Compte tenu de l’importance de l’enjeu, on ne peut se surprendre que le cheval de bataille du Bloc, c’est l’augmentation des transferts canadiens en matière de santé (TCS), soit une hausse immédiate de 28 milliards afin que la part d’Ottawa dans les coûts de la santé passe de 22 % à 35 %. C’est la revendication des provinces par l’entremise du Conseil de la fédération ; c’est aussi celle qui sera tout au haut de la liste des demandes que François Legault transmettra aux partis fédéraux cette semaine.

Justin Trudeau ne donne aucun signe qu’il a l’intention de relever le TCS. Il préfère proposer en santé des sommes substantielles assorties de nouveaux critères et de nouvelles conditions. La semaine dernière, il promettait l’injection de 6 milliards dans les soins de longue durée des personnes âgées, un financement sujet à l’établissement d’un salaire horaire minimum pour les préposées aux bénéficiaires et l’ajout d’effectifs. Lundi, il y allait d’une autre annonce avec 9 milliards à la clé pour éliminer les listes d’attente pour les traitements et chirurgies, embaucher 7500 médecins de famille et développer la télémédecine.

Comme l’énonçait sa plateforme électorale en 2019, le Bloc réclame pour le Québec, comme le demande le gouvernement caquiste, un droit de retrait des nouveaux programmes fédéraux avec pleine compensation. Sur la question de la langue, il insiste pour que les entreprises relevant du fédéral soient soumises à la Charte de la langue française. Il s’insurge contre le financement par Ottawa de contestations judiciaires des lois québécoises, notamment pour la loi 21 sur la laïcité et la loi 96 sur la langue française. Il plaide pour que le Québec obtienne davantage de pouvoirs en immigration. Ce sont là des revendications déjà formulées par le gouvernement Legault.


 

La notion de « péréquation verte », reprise du programme électoral de 2019, est aussi une mesure qui devrait favoriser le Québec, dont les émissions de gaz à effet de serre sont les plus basses au Canada.

En revanche, le Bloc y va également de mesures qui visent l’ensemble du pays, comme une réforme de l’assurance-emploi, un impôt sur les grandes fortunes et l’abolition de la Loi sur les Indiens.

Pour le Bloc, défendre les intérêts des Québécois, c’est bien souvent défendre aussi les intérêts du gouvernement Legault et se résigner à ce nationalisme qui ne remet pas en cause la fédération canadienne. La plateforme électorale du Bloc ne mentionne ni la souveraineté du Québec ni son indépendance, tandis que le même document en 2019 commençait par ces termes : « Les femmes et les hommes du Bloc Québécois sont indépendantistes […] » Yves-François Blanchet s’en est expliqué : « On ne peut pas inventer un contexte. » On cherche moins à montrer les failles du régime fédéral qu’à faire des propositions concrètes qui, si elles sont reprises par Ottawa, peuvent même améliorer, voire consolider, la fédération. C’est au diapason du gouvernement caquiste dont la stratégie consiste à « faire des gains » sans menacer le socle fédéral.

Certes, le Bloc n’exercera jamais le pouvoir. Pour cette raison, François Legault, dont le pragmatisme le place du côté de ceux qui décident, ne croit pas qu’il a avantage à s’en rapprocher.

Le Bloc ne peut que faire des suggestions, négocier des aménagements, s’ingénier à influer sur le parti au pouvoir. Or il reste essentiel tandis que le poids du Québec fléchit au sein du Canada. On aurait tort de revenir à la domination qu’exerçait le pouvoir fédéral sur les Québécois comme au temps de Pierre Elliott Trudeau et à ces écrasantes majorités de députés libéraux du Québec complètement asservis.

Il est clair que les possibilités d’action du Bloc québécois, limitées compte tenu de sa tare congénitale, sont multipliées s’il fait face à un gouvernement minoritaire. C’est ce que l’on peut lui souhaiter. Ainsi qu’au gouvernement Legault.

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