«Statu quo ante bellum» en Afghanistan

Les agences de presse rapportent que, quelques jours après s’être récemment emparés d’un district isolé du nord de l’Afghanistan, dans la province de Takhar, les talibans ont fait savoir à l’imam local qu’entraient en vigueur de nouvelles règles plaçant les femmes sous stricte tutelle. À Yawan, une autre province du nord où les talibans n’avaient non plus jamais mis les pieds jusque-là, ils ont rapidement réuni la population locale dans une mosquée à leur arrivée et annoncé, entre autres édits, qu’il était dorénavant interdit aux filles scolarisées au-delà de la sixième année de retourner en classe.

Ce qui nous renvoie à la terreur par prescriptions que faisait régner, avec peine de mort à la clé, le ministère pour « la Promotion de la vertu et la Répression du vice » créé sous le régime ultrarigoriste des talibans (1996-2001). Un régime que la guerre déclarée sous la présidence républicaine de George W. Bush est allée renverser pour venger les attentats du 11 septembre 2001 commis par al-Qaïda, tout en s’enveloppant dans la promesse commode de démocratiser le pays et de libérer les Afghanes du joug taliban.

Aussi, il apparaît chaque jour plus évident qu’en concluant, 20 ans plus tard, la « guerre sans fin » d’Afghanistan et en achevant, d’ici le 31 août, le retrait des forces militaires américaines, le président Joe Biden se trouve à ouvrir grand les portes du pouvoir aux talibans. De fait, il ne se cache même plus pour reconnaître qu’il est « hautement improbable » de voir les talibans et le gouvernement actuel de Kaboul former un gouvernement d’unité nationale à l’issue de cette opération de façade qu’est le processus de paix interafghan, commencé en septembre 2020 à Doha, au Qatar.

Avançant plus vite que prévu, les forces talibanes contrôlent maintenant environ la moitié du territoire, encerclent les villes de plusieurs provinces, y compris Kaboul, et avancent sur Kandahar. On s’attendait à ce qu’elles cherchent avant tout à établir leur mainmise sur le sud pachtoune du pays ; elles ont plutôt ciblé leur offensive sur le nord de l’Afghanistan, qui leur est ethniquement défavorable, visant non sans succès à affaiblir l’Alliance du Nord de l’ancien commandant Massoud, qui leur a fameusement fait obstacle entre 1994 et 1996. Si bien que le chef d’état-major de l’armée britannique, Nick Carter, disait récemment à l’agence Reuters que « l’Afghanistan est sur la voie de la guerre civile » et qu’il est « plausible que le pays s’effondre ». Les talibans progressent au pas de charge.

N’y changeront pas grand-chose le couvre-feu décrété samedi dernier par le gouvernement afghan sur l’essentiel du territoire ni les menaces fraîches des Américains avec leurs gros sabots de poursuivre leurs frappes aériennes contre les talibans au-delà du 31 août.

 

L’essentiel des débats aux États-Unis sur l’Afghanistan tourne depuis au moins 10 ans comme un leitmotiv autour du nombre de troupes à y déployer ou à en retirer. On voit le résultat. Plus largement, les Américains prenant la poudre d’escampette ne font pas que se laver les mains de la question afghane, ils font aussi l’impasse, de guerre lasse, sur les répercussions régionales de leur politique.

Si la Chine, l’Iran et la Russie ont tous trois des intérêts à défendre en Afghanistan, c’est sur le plan de l’historique rivalité indo-pakistanaise que l’impuissance de la diplomatie américaine est la plus patente. On ne peut pas concevoir de paix en Afghanistan sans collaboration entre l’Inde et le Pakistan, tant le duel entre ces deux puissances nucléaires s’y trouve déporté. Or, l’idée même que cette collaboration puisse se développer demeure totalement illusoire.

Le Pakistan a grandement contribué à l’émergence des talibans au milieu des années 1990. En mettant en place un pouvoir ami à Kaboul, Islamabad voulait se doter à tout prix d’une profondeur stratégique dans son affrontement avec Delhi, par lequel il redoute non sans paranoïa d’être encerclé. Si enchevêtrés sont les liens entre Kaboul et Islamabad qu’avait été forgé sous Barack Obama le concept « Af-Pak ». Le Pakistan n’a jamais cessé depuis 2001 d’abriter certains groupes talibans et de jouer double jeu à l’égard des États-Unis.

Avec le résultat que le retrait américain et l’avancée talibane sont forcément perçus par le Pakistan comme l’occasion de rétablir son influence, statu quo ante bellum (comme les choses étaient avant la guerre). Quant à Delhi, qui a vu dans les années 1990 l’armée pakistanaise encourager les vétérans du djihad afghan à aller se battre sur le front de l’inextricable conflit au Cachemire, l’horizon est nécessairement ennuagé de menaces à sa sécurité. Des peurs que l’ultranationaliste premier ministre indien, Narendra Modi, ne se privera pas d’exploiter politiquement.

Un beau gâchis, quel que soit l’angle sous lequel on regarde la situation.

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