Pensionnats pour Autochtones: l’ethnocide comme école

Dans une cérémonie lourde de sens et de deuil, les restes de neuf enfants autochtones amenés de force il y a 140 ans à l’école industrielle indienne de Carlisle, en Pennsylvanie, ont été rendus aux leurs pour être enterrés samedi dernier dans la réserve sioux de Rosebud, au Dakota du Sud. L’événement est à marquer d’une pierre blanche.

Pour avoir depuis toujours enterré le passé, le Canada et les États-Unis sont aujourd’hui forcés, avec la découverte par centaines de sépultures non marquées en sol canadien, de prendre acte de l’ampleur nord-américaine de l’ethnocide commis contre les peuples autochtones et du cauchemar qu’ils ont vécu. 

Au Canada, pas moins de 1300 tombes non identifiées — environ 550 en Colombie-Britannique, près de 750 en Saskatchewan — ont été découvertes sur les sites d’anciens pensionnats depuis le mois de mai. Des pensionnats instaurés par le gouvernement fédéral et par l’Église catholique où il s’agissait d’arracher les enfants à « l’influence de leurs parents », arguait en 1883 l’ex-premier ministre John A. Macdonald, dans le dessein de les « évangéliser » et de les « assimiler ». Ce qui s’est fait sur fond d’abus et de violence physique et psychologique manifestes. Quelque 150 000 enfants autochtones ont été amenés dans ces « écoles industrielles » canadiennes de la fin du XIXe siècle à 1996 suivant cette politique ethnocidaire. Entre 3000 et 6000 enfants y sont morts.

C’est la découverte des premières dépouilles à Kamloops, en Colombie-Britannique, qui a poussé en juin la nouvelle secrétaire à l’Intérieur, Deb Haaland, première Autochtone à occuper ce poste et premier Autochtone tout court à entrer au cabinet d’un gouvernement américain, à annoncer le lancement de recherches méticuleuses au sujet des anciens pensionnats et des sites de sépulture. Les résultats de cette enquête sont attendus au printemps 2022.

On estime qu’aux États-Unis, des dizaines de milliers d’enfants ont été internés, souvent dès l’âge de six ans, dans plus de 350 établissements destinés à « civiliser le sauvage » et à « tuer l’Indien en lui et sauver l’homme », suivant les convictions assimilatrices promues en 1892 par l’un des fondateurs du réseau, le capitaine Richard H. Pratt. Dans les années 1920, jusqu’à 83 % des enfants autochtones d’âge scolaire auraient fréquenté ces « écoles ».

Plusieurs des décès ont été enregistrés dans les archives fédérales et relevés dans les rubriques nécrologiques des journaux de l’époque. À ce jour, des recherches ont également été entreprises dans deux anciens pensionnats du Colorado.

  

Le département de l’Intérieur que Mme Haaland dirige administrait à une certaine époque les pensionnats. Il est aujourd’hui un département aux responsabilités multiples, à ne pas confondre d’ailleurs avec le département de la Sécurité intérieure. Il chapeaute plusieurs agences telles que le Bureau des affaires indiennes (BIA), l’Institut des études géologiques des États-Unis (USGS) et le Service des parcs nationaux (NPS). Jusqu’en 1849, le BIA était sous le contrôle du département de la Guerre, preuve si besoin est que le « problème indien » aura longtemps été considéré comme une question d’ordre militaire.

La nomination historique de Mme Haaland en mars dernier arrive à point nommé, à défaut d’être survenue plus tôt dans l’histoire du pays. Membre des Laguna Pueblo, au Nouveau-Mexique, elle-même petite-fille d’Autochtones enlevés à leur famille et enfermés dans les pensionnats, Mme Haaland est l’une des deux seules femmes issues des Premières Nations jamais élues au Congrès américain.

C’est une nomination qui n’est pas que symbolique. Son département gère plus de 200 millions d’hectares de terres publiques, dont une proportion significative a été saisie aux Premières Nations. Il a aussi un rôle à jouer dans l’application des règles environnementales pour ce qui concerne en particulier l’industrie pétrolière et gazière en haute mer.

Or, Mme Haaland s’identifie à l’aile gauche du Parti démocrate, ce qui lui vaut d’être traitée de « radicale » par les républicains. Elle a activement appuyé, entre autres militances, la cause des Sioux de Standing Rock, qui se sont opposés en 2016 au passage du pipeline Dakota Access dans leur réserve du Dakota du Nord. Bref, elle est aux antipodes de ce que fut le gouvernement raciste et ultracapitaliste de Donald Trump, incarnant la double promesse faite par Joe Biden de travailler de plus près avec les peuples autochtones et de décarboner l’économie américaine.

Il est capital que lumière soit faite, au Canada comme aux États-Unis, sur les pensionnats, que le passé soit exhumé et que les blessures soient pansées, à défaut de pouvoir jamais guérir. Aussi, non moins déterminante devra être la contribution à ce devoir de mémoire que les peuples autochtones américains attendent de Mme Haaland.

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