Récits d’horreur en CHSLD: cessons de faire l’éloge de la médiocrité

En ce qui a trait aux récits d’horreur continuant de s’additionner à propos des CHSLD, il faut puiser dans des ressources infinies de sollicitude et d’empathie pour ne pas succomber au piège de la banalisation. La meilleure arme contre l’inaction continue de s’accorder à notre capacité d’indignation. Espérons que les décideurs sont bien outillés pour ne pas succomber à l’indifférence.

Le dernier sursaut de cette révolte à cultiver nous vient cette fois du CHSLD Argyle/Les Écluses Saint-Lambert, sur la Rive-Sud, dans la région de Montréal. Dans une enquête menée par Le Devoir et sa reporter Stéphanie Vallet, 18 résidents, proches aidants et employés égrènent un chapelet de petites et grandes incivilités du quotidien des occupants de ce CHSLD privé non conventionné. Sur le thème — hélas populaire — de la négligence et des soins de base déficients, les témoins décrivent et décrient le fil de toutes les indignités composant le quotidien des résidents : insalubrité des lieux, changements de couche oubliés ou trop espacés, fragilité des soins dispensés. « J’ai sorti ma mère de là. C’est une soue à cochons », dit une proche aidante.

Telle une rengaine, la mise au jour de ces manquements suit une séquence devenue archiconnue : une enquête journalistique dévoilant des errements dénoncés à l’interne, un sursaut d’indignation publique et politique, la promesse de correctifs à venir. Jusqu’à la prochaine révélation ? Dans le cas qui nous occupe, le CISSS vient de mandater un enquêteur externe, car la situation lui paraît suffisamment « préoccupante ». Au cours de la dernière année, des atrocités subies par des aînés ont été mises au jour au CHSLD Herron et au Manoir Liverpool, suscitant un tollé.

Combien de rapports diligents autour de ce chapitre honteux des soins prodigués aux aînés québécois ont été diffusés, chaque fois devant un parterre indigné et résolu à tout faire pour éviter une reprise ? Vérificateur général, protecteur du citoyen, enquêteurs indépendants, ordres professionnels concernés : bien avant la pandémie, les dénonciations se sont additionnées sur la qualité des soins prodigués dans les CHSLD, qu’ils soient publics ou privés. Inutile de tenter même de plaider l’ignorance. Or donc, comment se fait-il que les améliorations tardent tant à poindre, et ce, malgré toutes les promesses formulées d’un gouvernement à l’autre ? La dernière en date, gracieuseté de la CAQ, transporte une illusion selon laquelle en transformant un acronyme moche — CHSLD — en expression lumineuse — Maison des aînés —, on enterre le manque de ressources, le surmenage des employés, et peut-être aussi une… culture de la médiocrité ?

À quel dénominateur commun certaines administrations de ces résidences de soins de fin de vie s’astreignent-elles en matière de qualité des soins à donner ? La médiane québécoise nous place-t-elle au bas de la courbe, alors que l’on devrait indéniablement viser le haut ? Ces questions déplaisantes sont nécessaires, car force est d’admettre que la répétition des horreurs dans la gestion des soins en CHSLD — et ce, malgré le dévouement hors normes de soignants et de proches aidants diligents et empathiques — laisse croire que le Québec fait l’éloge de la médiocrité.

À force de dénonciations et de plaintes, des pas timides mais nécessaires sont quand même franchis par le Québec. Par exemple, avec le projet de loi 101 déposé en juin dernier par la ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, dont l’objectif est de donner plus de « mordant » à la Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés (adoptée par les libéraux en 2017). Entre autres objectifs visés par ce projet : la capacité pour le gouvernement d’agir de manière punitive avec les CHSLD privés non conventionnés auxquels il est forcé de louer des places puisque le réseau public ne suffit pas à la tâche.

Au CHSLD Argyle/Les Écluses Saint-Lambert, 95 % des places sont achetées par le gouvernement, qui a versé plus de 8 millions de dollars en échange de services en 2020. Au Québec, 3517 places de ce type sont subventionnées par l’État.

Ce qui fait dire à l’ancien ministre de la Santé et ex-député du Parti québécois Réjean Hébert, expert de la gériatrie, que l’urgence réside dans la déprivatisation du système, car « marchandiser la lourde perte d’autonomie n’est pas une bonne solution », le revers étant l’exploitation et la maltraitance. Le gouvernement s’est engagé à conventionner la moitié des CHSLD privés d’ici deux ans.

Cette opération n’aura de succès que si elle s’accompagne d’une garantie d’éradication de toute forme de « maltraitance institutionnelle », peut-être subrepticement installée dans nos mœurs de gouvernance à la faveur d’un contexte de manque de ressources et de pénurie de personnel. Ce contexte permet de fournir un éclairage, mais il est devenu au fil du temps un paravent pour excuser l’inexcusable. Un gouvernement courageux et résolu à éradiquer la culture de la négligence devra s’attaquer à cette façade pour pouvoir prétendre au véritable courage politique.

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