Marie Grégoire mérite une chance

La nomination de Marie Grégoire comme p.-d.g. de Bibliothèque et Archives nationales (BAnQ) ne passe pas comme une lettre à la poste. Deux reproches lui sont formulés, soit de ne pas avoir fait carrière en bibliothéconomie et de correspondre à la caricature même d’une nomination partisane. Les critiques omettent de se pencher sur ses qualités et sur la contribution qu’elle peut apporter à la transformation de l’institution.

Alors que les rumeurs s’amplifiaient sur l’ombre du début d’une intervention politique du gouvernement Legault pour confier le poste à Marie Grégoire, des administrateurs de BAnQ ont fait couler certaines informations dans Le Devoir. De sources sûres, notre journaliste Catherine Lalonde a appris que le conseil a donné son approbation à la nomination de la communicatrice et ex-députée de l’Action démocratique du Québec (l’ancêtre de la CAQ).

Mme Grégoire a fait bonne impression en entrevue auprès du comité formé de trois membres du CA. Elle s’est distinguée des trois autres aspirants pour sa vision de l’avenir de BAnQ, une institution frappée par l’érosion de son financement et des exigences élevées de transformation numérique.

Une institution culturelle d’une telle importance est naturellement vouée à la critique et à l’examen minutieux de ses activités. Cette réflexion autour de BAnQ est d’autant plus souhaitable qu’elle traverse une passe difficile. Sa subvention de fonctionnement de 52,2 millions de dollars, financée à 81 % par le gouvernement du Québec, a reculé en dollars constants alors que les défis de la numérisation des collections sont plus grands que jamais.

Un diagnostic stratégique réalisé par la firme Raymond Chabot Grant Thornton révélait récemment que le poids des déficits actuels et futurs compromettait le virage numérique de BAnQ. Si rien ne change dans sa structure de financement et son modèle d’exploitation, l’institution culturelle cumulera un déficit global de 34 millions de dollars d’ici 2025, et possiblement de 50 millions si elle va de l’avant avec les projets et investissements nécessaires à la numérisation.

Oui, le milieu culturel a raison de se montrer à la fois critique et inquiet, mais pas au point d’ériger les rumeurs d’ingérence politique au rang de vérité alors que Mme Grégoire n’a même pas pris la barre du navire.

D’aucuns estiment que seule une bibliothécaire de carrière pouvait accéder aux plus hautes fonctions, comme la bibliothécaire en chef de l’Université Concordia, Guylaine Beaudry, pressentie pour le poste.

Sans rien enlever à la candidature de Mme Beaudry, c’est bien mal connaître l’étendue des responsabilités d’un p.-d.g. Dans toute entreprise ou toute institution, celui-ci est le responsable des orientations stratégiques, il est le gardien de la mission et des valeurs, l’ambassadeur dans les relations avec les partenaires privés et gouvernementaux, le mobilisateur en chef, le porte-parole et principal représentant sur la place publique, l’innovateur, le gestionnaire responsable, etc.

Cette liste de qualités, non exhaustive, faisait d’ailleurs partie du descripteur du Secrétariat aux emplois supérieurs pour le poste de p.-d.g. de BAnQ. Examinons maintenant la carrière de Marie Grégoire à la lumière de ces exigences. Elle a présidé le congrès de fondation de l’ADQ en plus de faire partie de la première cuvée d’élus de l’ADQ à l’Assemblée nationale. Elle a fait de l’analyse et du commentaire politique sur toutes les tribunes écrites et électroniques après son retrait de la vie politique. Elle a participé à la fondation d’une agence de communication, TACT Intelligence-conseil. Qu’elle soit un peu plus à la droite du spectre politique qu’à la gauche n’enlève rien à ses aptitudes de communicatrice et à son profil entrepreneurial.

BAnQ s’apprête inévitablement à frapper aux portes du gouvernement du Québec pour obtenir un financement accru, tout en explorant également des voies inédites pour trouver « de nouvelles sources de revenus autonomes », dixit le descripteur de poste. L’expérience de Marie Grégoire en politique, en lobbying et en communication, son intégrité, de même que sa connaissance fine de la pensée caquiste seront des atouts et non des boulets. La ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, pourra difficilement ignorer ses demandes sans donner l’impression d’une contradiction. Le geste de nommer Marie Grégoire à la tête de BAnQ crée des attentes selon lesquelles elle bénéficiera des leviers financiers pour accomplir son mandat.

L’inexpérience de Marie Grégoire en bibliothéconomie, en sciences de l’information et en gestion documentaire est une profonde lacune. Il s’agissait d’un des 11 critères de sélection du comité, et il est impensable qu’elle puisse apprendre sur un coin de table un savoir aussi sophistiqué dans l’exercice de ses fonctions. Tout p.-d.g. honnête vous dira qu’il ne maîtrise pas l’ensemble des compétences requises pour diriger une entreprise. Le secret, c’est de savoir s’entourer.

L’expertise en bibliothéconomie et en sciences de l’information est fondamentale pour la pérennité de BAnQ. À ce chapitre, Marie Grégoire devra confier des responsabilités et de l’autonomie à des personnes qualifiées autour d’elle. C’est sur cette base que nous pourrons juger de l’à-propos de sa nomination. D’ici là, donnons-lui au moins une chance de grandir dans ses fonctions.

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