L’insoutenable légèreté

En matière de lutte contre les changements climatiques, la dernière session parlementaire à Ottawa fut marquée par l’adoption du projet de loi C-12 sur la carboneutralité qui fixe à 2050 l’atteinte d’un seuil de « zéro émission ».

Cette loi est un cadre général duquel le ministre fédéral de l’Environnement sera appelé à remplir les petites cases et à fixer des cibles intermédiaires pour les années 2030, 2035, 2040 et 2045. Ce seront là des objectifs, des intentions que le gouvernement fédéral, par des moyens qui devront plus tard être définis, s’engagera à concrétiser.

Avant même que le projet de loi C-12 soit adopté, il n’avait fallu à Justin Trudeau que quelques jours pour relever la cible, contenue dans le budget de Chrystia Freeland, portant sur une réduction de 36 % des émissions canadiennes de gaz à effet de serre (GES) en 2030 par rapport à leur niveau de 2005. L’occasion — le sommet international sur le climat organisé par le gouvernement Biden lors du Jour de la Terre le 22 avril dernier — était sans doute trop belle pour le premier ministre de faire étalage de sa vertu environnementale en haussant cet objectif pour le fixer entre 40 % et 45 %.

Établir ces cibles est un exercice relativement facile, d’autant plus qu’on ne daigne pas définir les moyens qu’on entend prendre pour les atteindre. De fait, le Canada n’a jamais atteint ses cibles de réduction des émissions de GES, mais cela n’a pas empêché les gouvernements successifs à Ottawa d’en proposer de nouvelles.

Pour paraphraser Brassens, sans technique (sans mesures concrètes), une cible n’est rien qu’une sale manie. Cet objectif de réduction pour 2030 est fort ambitieux. Son atteinte exigera un plan étoffé, dont on n’a pas vu la couleur, et commandera des actions énergiques.

Dans ce qui a l’apparence d’une tournée préélectorale, Justin Trudeau a annoncé il y a une semaine à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, l’octroi de 420 millions à l’aciérie Algoma pour qu’elle abandonne le charbon pour l’électricité. Cette aciérie est responsable de l’équivalent des émissions produites par 900 000 voitures ; c’est appréciable, mais c’est une petite fraction du chemin à parcourir. C’est le genre d’investissement qui est à la portée d’Ottawa, qui n’implique qu’une grande entreprise et qui ne présente pas de difficultés particulières.

Il est clair que le gouvernement fédéral devra aller beaucoup plus loin avec des mesures visant à modifier le comportement et les habitudes de la population. La dernière ébauche du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous montre qu’une réduction draconienne des émissions de GES s’impose plus que jamais. Des exemples de bouleversements climatiques ne manquent pas de nous le rappeler cruellement, comme cette canicule record et meurtrière qui a sévi en Colombie-Britannique, un phénomène tout à fait exceptionnel dans cette contrée qui jouit d’un climat tempéré et humide. Le diable est aux vaches.

Le gouvernement Trudeau donne pourtant l’impression qu’il veut ménager la chèvre et le chou. Les intérêts économiques de certaines industries semblent peser lourd dans sa prise de décisions. Déjà propriétaire d’un pipeline dont l’objectif est de soutenir l’industrie pétrolière de l’Alberta, voire d’en assurer la croissance, Ottawa appuie l’exploration d’hydrocarbures au large de Terre-Neuve-et-Labrador. Il ne peut occulter l’impossible conciliation entre le développement de l’industrie des énergies fossiles et ses objectifs de diminution des émissions de GES.

De même, le gouvernement Trudeau a privilégié un projet de train à grande fréquence (TGF) plutôt qu’un train à grande vitesse (TGV), repoussant l’idée de véritablement changer la donne en matière de transport de personnes entre Québec et Toronto. Selon certaines informations, des membres du cabinet Trudeau favorisaient le TGV parce qu’il aurait amené les voyageurs à délaisser l’avion, entraînant ainsi une réduction importante des émissions de GES. Évidemment, les transporteurs aériens, dont Air Canada, qui font leur pain et leur beurre dans ce corridor, ont regimbé. Ottawa a choisi de continuer à favoriser ce mode de transport polluant au détriment d’une avancée qui s’inscrit dans une lutte sérieuse contre les changements climatiques.

C’était un choix qui, bien que difficile, aurait pu être décisif, à l’instar d’autres choix qui, à l’avenir, seront nécessaires pour respecter des cibles exigeantes. Affichant un manque de détermination, à moins qu’il ne s’agisse d’insouciance, Justin Trudeau devrait pourtant savoir que la légèreté en matière de climat est insoutenable.

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