Avoir les moyens de ses ambitions

L’ex-président-directeur général de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) Jean-Louis Roy n’avait pas la comparaison si boiteuse après tout lorsqu’il avançait récemment que le Québec n’a pas hésité à verser 3,6 milliards de dollars pour le CHUM lorsqu’il fut question d’en faire un hôpital universitaire de référence. Pendant ce temps, déplorait-il, une institution culturelle phare comme BAnQ se retrouve encore forcée de quémander pour soutenir son virage dans l’ère moderne.

Cette sempiternelle question du financement de la culture, toujours et encore dernière de peloton, se pose à nouveau alors qu’un diagnostic stratégique tout juste réalisé par la firme comptable Raymond Chabot Grant Thornton révèle que le poids des déficits actuels et à venir chez BAnQ met littéralement sa mission du futur à mal : le virage numérique, dont on promet qu’il bouleversera les manières de faire depuis plus d’une décennie maintenant, est menacé. Aussi bien dire que l’institution elle-même battra de l’aile, car les monuments d’archives tels que BAnQ, encore citée comme une institution modèle, n’auront d’avenir qu’à travers un complexe et fastidieux processus de numérisation de l’ensemble des trésors qu’ils abritent.

Comme le révélait Le Devoir la semaine dernière, BAnQ accuse un retard financier qui l’empêche de se consacrer à l’essentiel et, surtout, de sauvegarder sa mission. Tributaire à 81 % du soutien du gouvernement du Québec, l’institution culturelle cumulera 34 millions de dollars en déficits d’ici 2025, préviennent les experts indépendants, et possiblement jusqu’à 50 millions si l’on se risque à y ajouter projets et investissements qui devraient faire partie des actions soutenant son virage numérique. Une véritable banqueroute pour une institution culturelle non autorisée à présenter un budget déficitaire, comme nombre d’organisations soutenues par des fonds publics.

En 2009, la subvention de fonctionnement de BAnQ (52,2 millions) était supérieure à ce qu’elle représente aujourd’hui (50,7 millions). « Non seulement elle n’a pas augmenté au rythme de l’inflation, mais elle a diminué », analyse avec dépit l’ex-p.-d.g de BAnQ Guy Berthiaume. À l’heure où Québec s’apprête à nommer une nouvelle tête dirigeante pour BAnQ, et où l’on s’interroge avec raison sur le type de compétences que ce ou cette gestionnaire doit posséder, la question qui devrait précéder l’embauche est celle-ci : cette personne disposera-t-elle des moyens de ses ambitions ou devra-t-elle gérer la décroissance ?

On devrait s’enorgueillir d’une institution comme BAnQ, qui est bien plus qu’un bâtiment ayant pignon sur rue dans le Quartier latin, à Montréal. En 2019, année d’avant le grand confinement, 2 millions de visiteurs foulaient le seuil de sa porte, mais ils étaient 7,8 millions à fureter dans le trésor de ses archives au bout d’un ou de quelques clics. Le p.-d.g sortant de BAnQ, Jean-Louis Roy, a raison de sonner l’alarme : cette « usine à numériser » qu’est devenue BAnQ a besoin d’une hausse importante de ses ressources pour conserver une place de choix dans les institutions comparables des pays de l’OCDE, où elle boite derrière les autres. Et de lister les besoins : « renouvellement de ses infrastructures numériques, dont plusieurs sont obsolètes ; garantie du maintien de ses équipes de numérisation ; déploiement d’un dépôt numérique fiable et passage accompli à l’infonuagique ; inclusion de la production numérique au dépôt légal pour assurer la conservation ; mise à niveau de la loi prénumérique des archives nationales et enrichissement des capacités de son bureau d’expertise. » Sans cela, conclut-il, « l’embâcle prévisible sera monstrueux ».

D’où nous vient donc au Québec qu’en matière de culture, il faille toujours se travestir un brin en quémandeur et refaire sans cesse la démonstration vibrante de notre raison d’être pour gagner un financement qui devrait pourtant être acquis, ajusté, rehaussé en fonction des besoins criants qui s’y présentent, là comme ailleurs, en santé, éducation et économie ? Et ce, même pour ces monuments de crédibilité et de fierté que sont des institutions comme BanQ, LA référence en archivistique au Québec ? Le désintérêt gouvernemental, même pour ses créations propres, est incompréhensible. Et navrant.

Le sordide chapitre de découvertes de restes humains dans les anciens pensionnats autochtones canadiens a braqué les projecteurs sur la mine d’informations que pourraient — ou ne pourraient pas — contenir les archives des congrégations religieuses chargées jadis de diriger le quotidien à l’intérieur de ces écoles. Nous voilà toutes prunelles tournées vers les archives, préoccupés soudain de leur contenu. Des archivistes tout juste interrogés par Le Devoir ont raison de ne cacher ni leur étonnement ni une certaine indignation : empoussiérées sur les tablettes de l’indifférence, ces archives n’ont pas ému grande âme jusqu’à maintenant, et surtout pas celle du gouvernement, qui a laissé un trésor comme les archives des Sulpiciens fermer, sans faillir. De la même manière, la BAnQ de demain sera le reflet de l’importance nationale qu’on souhaitera lui accorder. Dans l’indifférence ou la gloire, son sort sera scellé.

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