Une vallée de la mort au Canada

Quelques jours à peine après la publication d’une ébauche du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le Canada mesure encore une fois les conséquences des bouleversements environnementaux. Une partie de la
Colombie-Britannique est sous un dôme de chaleur qui lui donne les allures d’une « vallée de la mort », comme dans le désert du Mojave, en Californie.

Jour après jour, la Colombie-Britannique bat tous les records de chaleur. La température la plus élevée, 49,6 °C, a été enregistrée à Lytton, un village à trois heures de route au nord-est de Vancouver. Il s’agit d’un record absolu depuis que le Canada tient de telles statistiques. Cette vague de chaleur a accentué les risques d’incendie, et voilà que Lytton a été dévoré par les flammes, ses 1000 résidents fuyant pour leur vie.

Cette chaleur infernale qui englobe également l’Alberta et six États du nord-ouest des États-Unis est lourde de conséquences funestes. Les urgences débordent, le personnel de la santé et les premiers répondants ne savent plus où donner de la tête et près de 500 personnes sont déjà mortes subitement, tandis que d’autres manquent à l’appel dans le brasier de Lytton.

Loin de constituer des faits divers isolés, ces morts procurent une couche de vérité aux rapports alarmistes que le GIEC publie sur une base récurrente. La canicule en Colombie-Britannique tient de l’exception, diront les climatosceptiques. Gardons-nous de tirer des conclusions générales à partir d’un cas anecdotique, ajouteront-ils.

Au contraire, il s’agit d’une illustration patente des conséquences du réchauffement de la planète contre lesquelles les scientifiques nous mettent en garde, rehaussant l’intensité de leur cri d’alarme année après année. Dans le prélude à son rapport 2022, le GIEC prévient que la limite de 2 °C de réchauffement fixée dans l’Accord de Paris sera insuffisante. Un dépassement de 1,5 °C sera déjà dévastateur.

Envisagée sous cette lorgnette, la vague de chaleur qui afflige la
Colombie-Britannique et qui se dirige lentement vers l’est nous offre une plongée vers un futur très rapproché. Les morts de la Colombie-Britannique, le sentiment de désespoir des ménages qui s’accrochent à leur air conditionné comme si leur vie en dépendait, les difficultés de la sécurité civile pour répondre à une crise dont l’ampleur n’a d’égale que la vélocité, l’impossibilité de dompter les forces de la nature déréglée : voici l’avenir que nous léguerons à nos enfants.

En entrevue au Téléjournal, le professeur à l’Université de Sherbrooke et président du comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement du Québec, Alain Webster, abonde en ce sens. La canicule en Colombie-Britannique est l’une des nombreuses illustrations des conséquences du dérèglement climatique. Les sécheresses, les feux de forêt, les pénuries d’eau pour les agriculteurs, l’érosion des berges, les inondations saisonnières, les ouragans, les tornades (même à Mascouche), la hausse du niveau des mers : voilà autant de signaux d’alarme. Ces cataclysmes existaient auparavant, mais les voilà amplifiés par le réchauffement climatique, tant en récurrence et en intensité qu’en distribution géographique. « Il n’y a pas un secteur qui est à l’abri de ce volet changement climatique », affirme le professeur Webster.

Le Québec et le Canada s’estimaient protégés par leur nordicité et l’abondance de leurs réserves d’eau potable, mais rien n’est moins sûr. Depuis l’ère préindustrielle, le réchauffement climatique a été de 1,1 °C en moyenne à travers le monde. Au Canada, c’est le double.

À l’expiration de la session parlementaire, le Sénat a adopté à la majorité le projet de loi C-12 visant à atteindre la carboneutralité en 2050. Les environnementalistes s’en réjouissent, tout en demeurant dubitatifs devant la feuille de route qui doit mener le Canada vers la carboneutralité. Le Bloc québécois a appuyé le projet, en déplorant aussi l’absence de cibles réelles de réduction des gaz à effet de serre et de mécanismes de responsabilisation.

En parallèle, le gouvernement Trudeau a aussi annoncé qu’il interdira la vente de véhicules légers à essence dès 2035, soit cinq ans plus tôt que prévu. Encore là, l’intention est bonne puisque le secteur du transport représente 25 % du bilan canadien de gaz à effet de serre. Mais le plan d’action est aussi vague qu’imprécis.

Le Canada a raté tous les objectifs climatiques qu’il s’était fixés, rappelait Équiterre lors de l’adoption du projet de loi C-12 aux Communes. Même si les bases de la Loi sur la carboneutralité sont saines, l’objectif de 2050 est lointain, alors que les menaces posées par les changements climatiques sont immédiates. Il faudra que la société civile fasse preuve de vigilance et qu’elle fasse entendre la voix de l’impatience sans relâche pour forcer les politiciens à agir avec constance et conviction, à Ottawa comme à Québec. Nous sommes tous à quelques degrés près d’entrer dans la vallée de la mort.


Une version précédente de ce texte, qui plaçait Lytton au nord-ouest de Vancouver, a été corrigée.

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