Méfiance citoyenne

Ce sont des élections qui, tout à la fois, veulent tout dire et ne veulent rien dire du tout à moins d’un an de la présidentielle française. Si le Rassemblement national (RN) et La République en marche (LRM) ont lourdement échoué à tirer leur épingle du jeu, ces élections régionales, dont le second tour avait lieu dimanche, ne modifient pas pour l’heure le scénario figé du duel auquel se livrent depuis quatre ans Marine Le Pen et le président Emmanuel Macron.

Le fait est que l’abstention massive et sans précédent — de l’ordre de 65 % — qui a marqué ce scrutin fausse pour ainsi dire le portrait. Si les « vieux partis » que sont Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS) conservent leurs acquis et en sortent objectivement gagnants, c’est qu’ils ont pu compter sur leur électorat respectif — pour beaucoup, des électeurs plus âgés — qui s’est, lui, donné la peine d’aller voter. Parler de revanche des vieux partis, et en faire le signe annonciateur d’une reconfiguration politique, serait un brin exagéré.

Ces élections visaient à renouveler ces instances plus locales qu’on appelle les conseils régionaux français, dont les membres sont élus pour six ans. Le RN, qui espérait l’emporter dans au moins deux régions et briser le « plafond de verre », n’a non seulement fait aucun gain, il a partout cédé des voix de manière substantielle. Il a aussi mal fait aux élections départementales qui se tenaient en parallèle. Ces piètres résultats font grommeler au sein du parti quant à la stratégie de « normalisation » de l’extrême droite appliquée par Mme Le Pen, mais il reste que cette dernière est assurée d’être réélue à la présidence lors du congrès que tiendra le RN à Perpignan, en fin de semaine.

De même, le président Macron, feignant d’ignorer la déroute de LRM à ces élections, continue au pas de charge à se préparer à la présidentielle d’avril 2022, avec force promesses de réformes et de relance économique postpandémique. Son parti a pourtant fait chou blanc à ces régionales, remportant au deuxième tour moins de 7 % des voix. Jamais un parti au pouvoir n’a enregistré un score aussi bas. Une véritable douche froide.

  

Après avoir critiqué ses électeurs à l’issue du premier tour du 20 juin pour être allés voter en si petit nombre, Mme Le Pen a cherché à se donner un peu de hauteur à l’issue du second, déplorant une « désaffection civique historique » et y voyant, qui plus est, « un signal majeur lancé à toute la classe politique et même à toute la société ». Évidemment qu’elle a beau jeu de tenter de récupérer le malaise citoyen bien réel dont témoigne le taux d’abstention abyssal à ces élections.

Il presse surtout que M. Macron, en centriste bon teint, parvienne à s’attaquer aux causes de cette démission collective. La fatigue sociale liée à la pandémie de COVID-19 n’est certainement pas étrangère à cet état d’indifférence face au politique. Par définition, des élections régionales ne mobilisent certes pas l’électorat comme le fait une présidentielle. Reste que la très faible participation à ces scrutins témoigne de l’échec du président Macron à freiner la méfiance de la population envers les institutions démocratiques. Une méfiance dont on a mesuré toute l’ampleur en 2018 avec le large mouvement de contestation populaire des « gilets jaunes ».

Le mouvement des gilets jaunes est né spontanément de la colère des Français des régions et des zones périurbaines contre l’imposition d’une taxe dite verte sur le diesel. Mais une colère plus profonde couvait, reposant sur le sentiment que Paris, sur son piédestal, les paupérisait, rognait les services publics, abandonnait les gens à leur sort. Dans la foulée de la crise, M. Macron avait annoncé en grande pompe, au printemps 2019, la suspension des fermetures d’écoles et d’hôpitaux et promis de faire vite au chapitre de la décentralisation de l’État pour répondre au « sentiment de manque de considération » qu’éprouve la France rurale et périurbaine dans l’accès aux services. Pour autant, les assemblées régionales, censées se concentrer sur des enjeux de proximité comme les transports, sont demeurées des instances distantes, peu sensibles aux préoccupations locales.

Ces élections régionales viennent mettre en exergue combien les promesses ont dans les faits été bien mal tenues. Des élections qui veulent tout dire en ce sens qu’elles sont la preuve que la population ne considère guère avoir été entendue.

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