Pensionnats autochtones: résister à la banalisation

Cette semaine, la découverte d’un cimetière des âmes anonymes sur le site de l’ancien pensionnat Marieval, en Saskatchewan, a replongé les Premières Nations du Canada dans les douleurs associées à cet épisode sombre de leur histoire. Sitôt après avoir confirmé jeudi la découverte d’au moins 600 corps enterrés sans pierre tombale, et peut-être 751, le chef de la Première Nation Cowessess, Cadmus Delorme, a pris la peine de diffuser les numéros des lignes téléphoniques détresse. La vérité ouvre des plaies mal cicatrisées.

Une balafre de plus sur la dignité des Autochtones, une douleur de plus à encaisser. Cette découverte n’a pas surpris le chef Delorme ni non plus sa communauté du sud de la Saskatchewan, car les récits oraux des anciens avaient déjà établi que des centaines d’enfants étaient disparus. Une autre phase du deuil commence par la découverte d’un lieu, parsemé de tout petits drapeaux séparés d’un mètre de distance, là où la technologie des radars pénétrants soupçonne la présence de restes humains.

Le Canada ressort lui aussi balafré par cette annonce, reprise jeudi par des médias du monde entier. En moins d’un mois, un voile de honte tombe sur ce pays à la réputation autrement bienveillante, car on y découvre des cimetières d’enfants autochtones arrachés à leur famille pour les déshabiller de leur culture autochtone, abusés et laissés pour morts dans des lieux anonymes.

Les politiciens de partout au pays ont pleuré cette semaine les fruits de cette quête, révélée moins d’un mois après la macabre découverte faite à Kamloops, en Colombie-Britannique. Ils feraient bien de préserver leur capacité d’indignation et d’émotion sincère, car d’un bout à l’autre du pays on s’active à repérer ces espaces où des enfants fantômes pourraient avoir été enterrés. Il y en aura d’autres.

Quelque 150 000 enfants ont été pensionnaires dans les 139 lieux dirigés par des groupes religieux, sous l’impulsion politique du gouvernement canadien. Lors de ses travaux d’envergure, la Commission vérité et réconciliation a établi qu’au moins 3201 pensionnaires étaient décédés, desquels au moins le tiers demeure inconnu. Le pensionnat de Marieval était géré par des missionnaires oblats de l’Église catholique, mais des religieuses québécoises, les Sœurs de Saint-Joseph, toujours établies à Saint-Hyacinthe, se sont occupées des enfants pendant plusieurs décennies. L’empreinte des religieux québécois est bien appliquée sur ce sordide chapitre.

  

La communauté de Cadmus Delorme approche les lieux sondés aux abords de l’ancien pensionnat comme une « scène de crime », et le choix des mots n’est pas anodin. Il affirme que des pierres tombales ont déjà orné les espaces de sépulture, mais qu’elles ont été retirées, ce qui constitue « un crime dans ce pays ». « Nous allons remettre des noms sur ces lieux anonymes. Et plus nous allons réussir à le faire, plus nous souffrirons. »

Partout où des communautés s’allient avec des institutions expertes pour remonter le fil de leur histoire balafrée, l’une des clés se trouve dans les archives. C’est pourquoi tout doit être mis en œuvre afin que les congrégations religieuses ouvrent leurs livres, si douloureuse soit l’histoire qu’ils racontent. Mercredi, le Musée royal de la Colombie-Britannique et les Sœurs de St. Ann, une congrégation religieuse impliquée dans la gestion du pensionnat de Kamloops, ont signé une entente qui stipule que les autorités responsables de l’analyse des archives visant les pensionnaires disparus auront un accès inédit à l’ensemble des documents pertinents dont dispose la communauté.

On ne devrait pas se réjouir d’une telle décision, mais des décennies de silence obstiné et de refus de collaborer — comme on le voit aussi dans le dossier des crimes pédophiles perpétrés par des prêtres — ont fini par transformer l’ordinaire en une démarche d’exception. Partout où des archives pertinentes contiennent des réponses sur les causes des décès et les noms des disparus, les autorités religieuses devraient collaborer sans résistance.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’Église catholique ne détient pas le monopole de l’obstination en matière de partage des archives. Dans le rapport de la Commission vérité et réconciliation, on raconte qu’au début des travaux, le gouvernement fédéral a d’abord refusé de fournir les documents pertinents contenus dans ses archives (Bibliothèque et Archives Canada). La Commission fut contrainte de recourir plus d’une fois aux tribunaux pour avoir accès à ces documents essentiels à la reconstruction des faits.

N’oublions pas qu’à la tragédie des pensionnats s’est ajoutée une autre tache d’ombre : cette résistance, malheureusement contemporaine, à la collaboration pour faire jaillir la vérité. Les pensionnaires disparus et leur lignée meurtrie ont désormais besoin de bienveillance : chacune des découvertes qui seront faites au gré des mois mérite une attention lucide. Résistons à la banalisation qui a si longtemps coloré notre regard sur les Premières Nations.

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