Grève chez Exceldor: un gaspillage évitable

Au moment où ces lignes étaient écrites, le syndicat des employés de l’usine d’abattage de poulet Exceldor n’avait toujours pas accepté l’arbitrage comme moyen d’en arriver à un règlement et de mettre fin à la grève en cours à l’usine de Saint-Anselme, à 30 km de Lévis. De son côté, le ministre du Travail, Jean Boulet, rejetait une fois de plus l’idée d’adopter une loi forçant le retour au travail des 550 employés.

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agirait d’une mesure exceptionnelle pour un conflit qui ne l’est aucunement, hormis le fait que la grève force des éleveurs à tuer au CO₂ des centaines de milliers d’oiseaux autrement destinés à la consommation humaine.

Ces bêtes auraient été abattues de toute façon, ce n’est donc pas là qu’est le problème. Il est plutôt dans le gaspillage de denrées comestibles causé par l’absence de solutions de rechange. Les adeptes du véganisme vous diront que le problème est beaucoup plus profond puisque les humains ne devraient jamais « exploiter » des animaux à quelque fin que ce soit, mais voilà un autre sujet… Revenons à nos poulets.

Rappelons que la grève en cours ne concerne qu’une seule usine de transformation et prive le marché de quelque 350 000 poulets sur les 3,5 millions vendus chaque semaine. Même de l’usine en grève, les deux tiers du volume habituel sont présentement redirigés vers d’autres installations. Ce n’est donc pas la catastrophe. Et si les éleveurs sont aussi tristes que la majorité des gens de voir leur production finir en farine animale, ils n’y perdent pas financièrement puisque le plan conjoint de mise en marché qui les oblige à vendre toute leur production à la coopérative Exceldor leur assure en retour qu’ils seront payés pour le volume promis.

Et c’est ici que le bât blesse. Le ministre de l’Agriculture, André Lamontagne, a raison de s’étonner de l’absence de plan de contingence pour prévenir la surproduction, alors que la menace de débrayage planait sur l’entreprise depuis plusieurs semaines. Il aurait été si simple pour Exceldor de demander aux éleveurs de réduire leur production quelques semaines à l’avance.

Au Canada, la production de volailles, comme celles des œufs et du lait, est contingentée pour en contrôler l’offre. Les producteurs y gagnent en sécurité du revenu et les transformateurs en assurance d’un approvisionnement stable.

Une conséquence moins réjouissante d’un tel système est la concentration de plus en plus importante tant du côté des producteurs que des transformateurs, de sorte qu’il n’y a plus aujourd’hui que 700 éleveurs de volaille au Québec pour une production totale de quelque 175 millions de volailles par année.

Quant aux entreprises d’abattage et de transformation, elles ne sont plus que deux : la coopérative Exceldor, propriété de 400 éleveurs, et Olymel. Un duopole, en somme, qui contrôle l’ensemble du marché.

Voilà qui laisse bien peu de place à la diversité. Bien peu de place à la relève à moins d’investissements gigantesques. Ce qui fait dire à l’Union paysanne que nous sommes bien loin d’une agriculture de proximité.

Entendons-nous : le modèle industriel de production de masse n’a pas que des défauts. S’il est vrai que de plus en plus de consommateurs sont prêts à se rendre à la ferme pour se procurer des produits frais, des paniers bios et des volailles élevées en liberté, la majorité des gens recherchent avant tout le meilleur prix pour une qualité de produits standardisée. De même chez les chaînes de restauration du type St-Hubert, qui ont besoin qu’on leur livre chaque semaine des dizaines de milliers de volailles de taille uniforme.

Alors que l’Union paysanne revendique le droit pour tout agriculteur d’élever jusqu’à 2000 poulets par année sans détenir de quota, la Régie des marchés agricoles à l’écoute des grandes fédérations syndicales n’en autorise que 300, ce qui est bien peu.

Puis il y a l’abattage. À cause de la concentration et des normes d’hygiène, les éleveurs sont forcés de faire abattre leurs bêtes dans l’une des usines d’Olymel ou Exceldor. Pourquoi ne pas autoriser l’ouverture de petits abattoirs indépendants pour desservir une clientèle locale, comme le propose encore l’Union paysanne ? Plus de concurrence ne peut pas nuire. Les employés n’y seraient peut-être pas mieux payés, mais ils y seraient peut-être mieux traités, qui sait ?

À l’heure actuelle, il n’y a pas de raison d’exiger du gouvernement qu’il adopte une loi d’exception pour forcer le retour au travail. Un conflit opposant un syndicat d’employés et une coopérative n’a rien d’exceptionnel, sinon que les deux organisations qui se veulent progressistes auraient grandement intérêt à s’entendre rapidement, pour corriger tant leur image de tueurs de volailles que celle de gestionnaire médiocre.

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