À la recherche d’intérêts communs

Au terme du premier sommet bilatéral entre le président américain, Joe Biden, et son homologue russe, Vladimir Poutine, l’autocrate du Kremlin y est allé d’une appréciation somme toute polie et cordiale de son vis-à-vis. Biden est un politicien « très équilibré, professionnel et très expérimenté ». L’exact contraire d’un Donald Trump, aurait-il pu ajouter.

Les observateurs attentifs de la politique étrangère n’espéraient pas le redémarrage de la relation entre les États-Unis et la Russie, qui s’est grandement détériorée sous la présidence de Donald Trump et de Barack Obama. Trump l’imprévisible cajolait et courtisait sans cesse Poutine, allant même jusqu’à accorder plus de sérieux à ses « vérités alternatives » sur l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de 2016 qu’aux rapports des services de renseignements américains.

Joe Biden offre un visage de constance et de raison qui ne nuira certainement pas à la reprise d’un dialogue fécond entre la Russie et les États-Unis, deux superpuissances nucléaires qui ont brisé bien des ponts depuis le début du XXIe siècle. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont à leur plus bas depuis la crise des missiles de 1962, de l’aveu même de l’ancien premier ministre russe, Dmitri Medvedev.

La liste des contentieux entre les États-Unis est la Russie est longue, mais elle pourrait se résumer succinctement à une conviction partagée que l’un et l’autre se mêlent de politique intérieure alors qu’ils ne devraient pas. La Russie déplore l’extension de l’influence américaine jusqu’en Ukraine, pressentie pour adhérer à l’OTAN, une « provocation » qui n’est pas étrangère à l’annexion de la Crimée par la Russie et à l’escalade des tensions militaires dans la région. Poutine ne digère pas les leçons américaines sur le respect des droits de la personne, notamment sur l’empoisonnement mystérieux et l’emprisonnement de son principal adversaire politique, Alexeï Navalny. En revanche, les États-Unis (du moins les démocrates) en veulent terriblement à la Russie pour son ingérence à l’avantage de Donald Trump lors de l’élection de 2016 et les cyberattaques constantes contre des entreprises et infrastructures américaines.

Joe Biden et Vladimir Poutine n’avaient pas d’appétit pour les déclarations à l’emporte-pièce sur leur relation de confiance renouvelée au terme du sommet. Ils se méfient probablement tout autant l’un que de l’autre. Ils semblent cependant avoir jeté les bases d’une coopération basée sur leurs intérêts respectifs. Ainsi, les deux leaders se sont engagés à discuter de questions relatives à la cybersécurité et au contrôle des armes nucléaires stratégiques. C’est un premier pas dans la longue marche vers la normalisation des relations entre les deux pays.

Un des points en litige entre les États-Unis et la Russie devrait intéresser davantage le Canada et le Québec. Il s’agit de la souveraineté de l’Arctique, où les changements climatiques et la fonte des glaces ouvriront inéluctablement des nouvelles voies maritimes et des territoires pour l’exploitation des ressources. La Russie est très active dans la région où elle multiplie les gestes d’affirmation de souveraineté : manœuvres navales, construction de bases, etc. Récemment dans nos pages, le professeur émérite Luc-Normand Tellier, un précurseur du concept de confédération des peuples nordiques, déplorait le peu d’intérêt que suscitent les travaux du Conseil de l’Arctique, principal forum multilatéral pour faire avancer des intérêts dans cette région du globe à l’échelle internationale. L’auteur s’inquiétait particulièrement de l’effacement du Québec, qui avait pourtant lancé le débat sur les « convergences arctiques » sous le gouvernement Lévesque. 

L’ancien premier ministre du Canada, Stephen Harper, suscitait bien des railleries pour son intérêt à retrouver l’épave de l’expédition Franklin, portée disparue en 1848 alors qu’elle tentait de réussir la première traversée du passage du Nord-Ouest. La découverte et le rapatriement des épaves, en 2014 et en 2016, avaient valeur de symbole pour les conservateurs, soucieux d’affirmer la souveraineté canadienne dans l’Arctique alors que d’autres pays, dont la Russie, commençaient à lorgner la région. On ne sent pas, chez les libéraux de Justin Trudeau, une volonté de participer activement aux travaux du Conseil de l’Arctique, qui est sous la présidence actuelle de la Russie, le pays le plus actif sur les fronts militaire et maritime dans l’Arctique.

Le professeur Tellier suggère que le Québec, directement concerné par les transformations en Arctique, obtienne un statut dans la délégation canadienne au Conseil de l’Arctique similaire à celui qu’il possède à l’UNESCO. Voilà matière à réflexion pour le gouvernement de François Legault, qui est en recherche constante de gestes d’affirmation nationale. Rien ne remplacera toutefois un engagement ferme du Canada à défendre la souveraineté du nord, dans le respect des droits des Autochtones, et à soutenir son allié américain face à la Russie.

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