Fierté inc.

Est-il possible d’encapsuler la fierté d’être Québécois dans un musée ? C’est bel et bien le pari que formule le gouvernement de François Legault en annonçant la création future d’un réseau québécois d’Espaces bleus, des maisons de l’histoire du Québec axées sur la fierté nationale et disséminées dans chacune des régions du Québec. Cette annonce plaquée en fin de pandémie est peut-être destinée à redonner une bouffée de positif dans nos vies écorchées par les derniers mois, mais elle suscite surtout un mélange de curiosité et de perplexité.

Le premier ministre joue de cohérence avec cette déclinaison convaincante sur le thème de la fierté. Quand il parle de sa passion pour le hockey, ou des Félix Leclerc et Gilles Vigneault qui, pour lui, évoquent le Québec dont on s’enorgueillit, quand il évoque son admiration pour le fleuve Saint-Laurent, ce courant de fierté qui sillonne tout le Québec, on le sent sincère. Ce véritable nationaliste mijote des projets comme Espace bleu avec une authenticité qui l’honore.

Le moins que l’on puisse dire aussi, c’est que les équipes de communication de la CAQ qui s’affairent à emballer ce type d’annonce ont compris l’importance de la formule qui parle et fait image. Après les LAB-écoles, les Maisons des aînés, le Panier bleu, voici les Espaces bleus, « bleus comme le drapeau du Québec », affirme François Legault, qui veut, avec ce réseau muséal parallèle à inventer de toutes pièces, mettre en valeur l’histoire du Québec sous toutes ses facettes : chanson, sport, art, paysage, histoire, héros et héroïnes, succès d’affaires, alouette ! La formule fait image, certes, mais que se cache-t-il derrière ?

On dira peut-être qu’il est rabat-joie de remettre en question un projet qui chantonne l’audace et la fierté, et cible sans équivoque le désir de donner aux Québécois un espace destiné à célébrer leurs succès régionaux. Il s’agit plutôt ici de poser quelques questions : que contiendront au juste ces lieux dont on n’a vu pour l’instant que le projet de maison mère, intégré à la Cité du Séminaire, à Québec ? En quoi se distingueront-ils des espaces muséaux qui existent déjà dans certaines régions et qui peinent à faire salle comble ? Ne risque-t-on pas de faire concurrence à des établissements qui ont déjà pour mission de faire fleurir les grandes réalisations du Québec, sur un habile enchevêtrement d’histoire et de culture ? Ne va-t-on pas sombrer dans le pot-pourri sans saveur en célébrant autour d’une même mission nos succès sportifs, les grands fleurons du monde des affaires et les vedettes incontestées d’une région ? Et la culture dans tout cela ? L’art pour l’art, la beauté pour la beauté, plaqués aux côtés de l’aluminium et du fameux but d’Alain Côté ?

Il est rassurant tout de même de savoir que le Musée de la civilisation sert de partenaire principal dans cette aventure à laquelle Québec alloue 260 millions. Stéphan La Roche, p.-d.g. du Musée, espère que ces lieux auront comme fil conducteur la mise en valeur de notre histoire, une approche immersive et interactive, et fourniront aux Québécois visiteurs et aux touristes un gros coup d’émotion pro-région. Sur le versant positif des choses, on se réjouit d’apprendre que, dans les régions où ce sera possible, on en profitera pour investir des lieux patrimoniaux autrement menacés. On sait que le premier ministre espère des lieux vivants, rien « d’ennuyeux et de poussiéreux », des expositions interactives qui intéresseront tous les publics, un hommage inspirant aux bâtisseurs des régions concernées.

Le Musée de la civilisation sera propriétaire de l’ensemble de ces lieux, mais agira en partenariat avec des responsables locaux à trouver. Formulons le vœu que les musées déjà bien installés dans certaines régions, et dont la mission se décline sur les mêmes tonalités que le projet des Espaces bleus, contribueront à la réflexion sur le choix des lieux et aussi la déclinaison de chacune des expositions, ce que promettent par ailleurs les décideurs. Dans certaines régions du Québec, les musées n’arrivent à faire le plein ni d’un public enthousiaste ni non plus des fonds nécessaires pour soutenir leurs opérations sans difficulté. Cette stratégie de revitalisation culturelle et touristique qui chemine en parallèle d’institutions bien installées, dans certaines régions, génère de réelles inquiétudes.

Si on peine tant à embrasser avec enthousiasme spontané une intention qui vise à « faire du bien » après plus d’un an d’une pandémie douloureuse, c’est que certains de ces projets phares ont fini par donner l’impression d’être plaqués à côté des stratégies des ministères, plantés là pour rallier la population et faire image, mais entièrement en marge des lignes directrices habituelles. En l’absence de réponses à définir et d’une vision claire du projet Espace bleu, il faut l’admettre : un mélange de curiosité et de perplexité prend le dessus.

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