Trou noir de services

Que vaut le plan d’action le plus costaud et cohérent du monde si, lorsque vient le temps de le déployer, les ressources font défaut ? Rien. C’est le constat brutal auquel le gouvernement de la CAQ devra s’attaquer concernant l’une des promesses phares de la campagne électorale qui ont précédé sa victoire : les intentions du programme Agir tôt de repérer le plus vite possible dans le développement d’un enfant les écueils sur sa route afin de lui offrir l’aide et les outils pour les surmonter survivent à la portion dépistage, mais elles trébuchent sur le manque de ressources.

La journaliste du Devoir Marie-Eve Cousineau a ajouté cette fin de semaine une pierre à cet édifice de plus en plus imposant nommé « indisponibilité des ressources professionnelles » censées soutenir les enfants en immenses besoins de services. Cette fois, dans le champ de l’orthophonie, où les listes d’attente explosent au Québec, nous rapporte notre reporter, avec 11 400 enfants patientant depuis des mois — voire des années — pour avoir accès à un service essentiel. Un service essentiel, oui, pour le développement de leur plein potentiel. Le développement optimal du langage et des capacités de communiquer d’un enfant est d’une importance capitale pour son entrée dans la vie sociale et scolaire : savoir parler déterminera sa capacité à littéralement entrer en relation avec les autres, forgera sa confiance en lui et l’outillera dans ses manières de gérer ses émotions. Afin de permettre à ces petits emmurés dans des difficultés langagières de déployer leurs ailes, les services offerts par les orthophonistes sont cruciaux, pour ne pas dire vitaux.

L’histoire d’une mère et de son petit garçon de 6 ans est à hurler de rage : l’enfant s’apprête à commencer sa première année avec d’importantes difficultés de langage, incapable encore d’articuler, ce qui entraîne toute une série de frustrations et de problèmes de comportement. Le voilà toujours en attente de services, alors qu’il avait… 2 ans la première fois que sa famille a frappé à la porte du système de santé. N’ayant pas les moyens de se tourner vers le secteur privé, les parents attendent dans l’antichambre de l’inaction et voient leur enfant se diriger vers un moment crucial de son développement scolaire, la première année, sans avoir reçu le soutien urgent dont il a besoin. « Agir tôt, ce n’est pas juste dépister les enfants, c’est leur donner un service par la suite », affirme avec aplomb et justesse le président de l’Ordre des orthophonistes et des audiologistes du Québec, Paul-André Gallant.

La complainte lancinante du manque de ressources s’entend dans nombre de secteurs destinés à soutenir les petits et les jeunes en attente d’un service indispensable : psychologues, orthopédagogues, orthophonistes, psychoéducateurs. En santé mentale, la dérive est grave. La pandémie a bien sûr exacerbé une forme de détresse chez la clientèle jeunesse, sans contredit, mais les listes d’attente et le manque de ressources professionnelles ne sont pas nés avec la COVID-19. Voilà des lustres que les syndicats en éducation plaident pour des augmentations de services. Le mouvement de grève qui a touché les écoles la semaine dernière est lié entre autres aux insatisfactions de ces groupes professionnels qui craignent un exode de leurs membres vers le privé.

La clef de voûte du programme Agir tôt concerne le dépistage précoce, sur lequel le consensus est généralisé. La CAQ n’a pas mis au monde ce principe, qui se retrouvait jadis au cœur du rapport Un Québec fou de ses enfants, du Groupe de travail sur les jeunes, présidé par Camil Bouchard en 1991. On y prônait l’action préventive et l’urgence d’agir chez les 0-5 ans. Il a coloré nombre de rapports du Conseil supérieur de l’éducation. Il se trouve aussi au cœur du tout nouveau programme de maternelle 4 et 5 ans, en ciblant le dépistage des difficultés dès le plus jeune âge.

Mais les belles intentions se heurtent de plein fouet au mur de la réalité. Sur le terrain, les professionnels manquent à l’appel. Malgré la promesse d’investissement du gouvernement Legault de 90 millions pour soutenir ce programme, en plus de l’ajout de 800 ressources professionnelles dans le réseau de la santé et des services sociaux, le système public craque. Dans certains secteurs, même le privé ne peut soutenir la demande. Pour ajouter à ces sombres constats, les difficultés d’arrimage entre les secteurs cruciaux que sont la Famille, la Santé et les Services sociaux et l’Éducation laissent les enfants sans continuum de services, les dossiers traversant mal les murs étanches de ces ministères géants.

Une partie de la réponse se trouve dans les murs des universités, qui continuent de produire de nouvelles cuvées de ces professionnels convoités. Un autre pan de réponse réside dans les conditions de travail offertes aux professionnels, qui n’ont toujours pas réglé leur négociation avec le Conseil du trésor. En attendant, les discours politiques vantant les vertus de programmes censés répondre aux difficultés des enfants ne traduisent pas les réalités du terrain. Cette inadéquation choquante prend le visage de milliers de tout-petits laissés pour compte.

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