Kamala Harris en mission compliquée

La vice-présidente Kamala Harris était en mission commandée au Guatemala et au Mexique ces derniers jours, s’agissant de (prétendre) s’attaquer aux problèmes qui, à la source, poussent tant de Centraméricains à décider que leur avenir et leur survie passent par la frontière des États-Unis. Mission impossible, se disent tout bas des démocrates, vu la patate chaude que constitue depuis des décennies aux États-Unis la question hautement politisée de l’immigration clandestine. Pour l’avoir nommée responsable de cet inextricable dossier, le président Joe Biden expose politiquement Mme Harris, qui sera évidemment un jour candidate à la présidence, à toutes les démagogies imaginables de la part des républicains, sûrs de pouvoir marquer des points électoraux en exagérant la gravité de la « crise frontalière ».

Les causes de la migration sont profondes et systémiques dans les pays dits du Triangle du Nord (Guatemala, Salvador et Honduras) : pauvreté, criminalité, trafic de drogue, corruption et clientélisme des gouvernements nationaux… sans compter l’incidence catastrophique du réchauffement climatique dans une région déjà très fragile sur le plan environnemental.

Mme Harris a relevé ces problèmes et sa posture a bien sûr le mérite de rompre avec celle de Donald Trump. Ce sont trois pays dont les présidents successifs ont été mêlés à répétition à des scandales de corruption — sans par ailleurs que cela n’entre nécessairement en contradiction avec les intérêts américains. Que Washington fasse aujourd’hui de la lutte contre la corruption une question centrale est notable, mais on n’en est encore qu’aux belles déclarations de principe.

Sa visite s’inscrivait du reste dans le grand plan d’aide au développement de l’Amérique centrale, au montant de 4 milliards $US, que fait miroiter M. Biden. Le fait est en l’occurrence qu’à l’époque où il était vice-président sous Barack Obama, il avait voulu appliquer, sans résultats probants, une stratégie similaire. Nonobstant le président que fut Donald Trump, il se trouve que les taux de pauvreté ont augmenté au Guatemala et au Honduras, que la malnutrition infantile est chronique, que la corruption gangrène leurs élites ultralibérales au plus grand mépris du bien commun et que toujours autant de Centraméricains vont frapper à la porte des États-Unis. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

À promettre une politique migratoire plus « humaine », ce qu’il a fait pour ce qui concerne le traitement ignoble des migrants d’âge mineur sous Donald Trump, il reste que M. Biden a suivi dans l’immédiat les traces de son prédécesseur en concluant en avril des ententes avec le Mexique, le Honduras et le Guatemala. Ententes par lesquelles ces pays ont accepté d’augmenter substantiellement la surveillance militaire à leur frontière pour bloquer le passage des migrants. Le défi, titanesque, est de rompre avec une politique de lutte contre l’immigration irrégulière qui vire trop souvent à la militarisation des frontières.

 

Comment faire en sorte que les engagements du nouveau gouvernement américain ne soient pas, encore une fois, des coups d’épée dans l’eau ? Et qu’ils s’inscrivent dans la durée ?La distribution de l’aide souffre au premier chef d’un problème généralisé de transparence et de coordination. Pour ne parler que des États-Unis, l’aide « distribuée » va essentiellement à des entreprises américaines et les petits paysans n’en voient finalement guère la couleur, démontrait un récent reportage du New York Times. Ce sont pourtant des pays animés par des sociétés civiles dynamiques. Pourquoi ne sont-elles pas mises davantage à contribution ?

Où sont ensuite les mesures élémentaires d’« inclusion économique » pour encourager les petits agriculteurs qui font la culture du café, par exemple, à monter leur PME plutôt que d’avoir à s’en remettre, pour vendre leur récolte, au monopole des grandes compagnies ?

Qu’attendent donc les pays donateurs pour repérer des entrepreneurs avec la tête sur les épaules — c’est-à-dire sensibles aux impératifs de justice sociale et de progrès démocratique — et pour casser le moule de leurs alliances avec les vieilles cliques qui ont la mainmise sur l’économie ? Et pourquoi toujours autant de tolérance à la répression politique ?

À défaut, comment penser pouvoir briser le cercle vicieux des remesas, ces fonds que les migrants parvenus aux États-Unis renvoient par milliards de dollars dans leur famille ?

À brève échéance, M. Biden veut voir le nombre d’arrivées diminuer à la frontière et faire avancer, autre grande promesse qui sera difficile à tenir, son projet de régularisation des quelque 11 millions de sans-papiers qui vivent aux États-Unis. Le vote latino aux élections de mi-mandat de 2022 est dans la balance. Sauf qu’à ne pas agir sur le fond des choses, il conservera peut-être sa majorité au Congrès, mais son empathie sonnera creux.

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