Les bâtons dans les roues

À la fin de 2020, le gouvernement caquiste a claironné qu’il avait atteint tout juste à temps l’objectif international de désigner comme aires protégées 17 % du territoire québécois. Or, selon la dernière mise à jour du Registre des aires protégées de la fin mars, il manque 4515 km2 pour remplir cet engagement, soit 0,3 % du total, un faible pourcentage, certes, mais tout de même l’équivalent de trois fois la superficie du parc national du Mont-Tremblant, illustre la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), section Québec.

La différence, c’est l’engagement de protéger une bonne partie de l’île d’Anticosti. Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, veut recourir aux dispositions du projet de loi 46 adopté l’automne dernier et modifiant la Loi sur la protection du patrimoine naturel. La nouvelle loi permet de créer des aires protégées d’utilisation durable (APUD), un statut qui permettrait la poursuite de certaines activités dans une portion de l’île et qui vise aussi la protection des écosystèmes. Les modalités de ce statut doivent correspondre aux critères de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et aux principes de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies. Selon les termes de la loi 46, l’APUD « se caractérise par la présence de conditions naturelles sur la plus grande partie de son territoire et par une utilisation durable des ressources naturelles ».

Ce statut convient à cette île faiblement habitée, sur une partie de la superficie de laquelle se poursuivent des activités forestières de faible intensité. Il conviendrait également à des aires protégées créées dans des territoires autochtones. Évidemment, tout dépend de ce qu’on entend par une utilisation durable. Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) pourrait considérer que les coupes forestières industrielles font partie de ces activités durables, sait-on jamais. C’est pourquoi il est important de connaître les détails du règlement portant sur le statut octroyé à l’île d’Anticosti.

Au cabinet du ministre Charette, on présente l’adoption de ce règlement comme une formalité. Il s’agit tout de même d’une nouvelle façon de considérer les aires protégées ; il faudra donc voir en l’espèce.

En revanche, on ne saurait occulter que les pressions exercées par le MFFP, qui se montre mauvais joueur, ont fait qu’en décembre, 83 projets, la plupart fin prêts et soutenus par les communautés locales, ont été écartés. Ces projets portent sur des aires protégées qui totalisent 20 000 km2, soit 1,3 % du territoire québécois. Plutôt que d’attendre que le statut d’APUD soit défini pour l’île, l’organisme SNAP croit que le gouvernement Legault pourrait puiser dans cette liste afin de respecter rapidement ses engagements internationaux. Il suggère que quatre projets en Outaouais et quatre autres dans le Bas-Saint-Laurent aillent de l’avant dès maintenant, tout comme ceux de la rivière Péribonka et de la rivière Magpie.

Dans un courriel envoyé au Devoir, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, affirme que « l’objectif est atteint ». Même si on accorde la partie de 0,3 % qui manque au portrait dressé par le ministre, le gouvernement Legault, en réalité, n’a franchi qu’une étape. Pour 2030, les objectifs internationaux doivent passer de 17 % à 30 %. Dans le dernier budget fédéral, le gouvernement Trudeau a fixé une cible de 25 % pour 2025, même si l’enjeu est essentiellement de compétence provinciale.

Le MFFP aura beau continuer à mettre des bâtons dans les roues à toute initiative qui entame la « possibilité forestière », les projets d’aires protégées plus au sud ne pourront éternellement se voir contrecarrés. Le gouvernement ne peut exclusivement miser sur des projets dans le Grand Nord. C’est contraire à l’esprit de la convention internationale qui veut que les aires protégées soient représentatives de la biodiversité de l’ensemble d’un territoire national.

L’atteinte des nouvelles cibles est un travail de longue haleine. Comme les forêts prennent un demi-siècle pour repousser, de l’aveu même du ministre Dufour, les aires protégées à venir au sud du 49e parallèle devront être à l’abri des coupes intempestives. Il n’y a pas de raison pour que les projets valables déjà identifiés n’aillent pas de l’avant maintenant et que la délimitation de nouvelles aires protégées ne s’amorce pas prochainement, quoi qu’en pense le MFFP.

Il est plus que temps que le ministère des Forêts ne soit plus responsable de la faune et des parcs, ce qui apparaît comme un parfait archaïsme dans un contexte où des engagements internationaux méritent d’être respectés et où la forêt publique n’est plus la chasse gardée des forestières. C’est à François Legault de procéder aux nécessaires arbitrages.

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