La solution Bouchard

Même redevenu simple citoyen, l'ancien premier ministre Lucien Bouchard n'en reste pas moins une personnalité influente. Lorsqu'il parle en public, ce qui lui arrive rarement, il est écouté. Et lorsqu'il émet l'hypothèse d'un réseau de santé privé parallèle comme solution au problème de financement, on ne peut pas l'ignorer. De là à l'adopter, c'est une autre histoire...

Lorsque Lucien Bouchard parle de santé, il parle en connaissance de cause. C'est dans son corps que l'homme a expérimenté la capacité du corps médical à venir à bout de maux graves comme cette vicieuse bactérie mangeuse de chair qui lui a volé une jambe. En entrevue à RDI, mercredi dernier, M. Bouchard s'est souvenu de sa dramatique mésaventure, puis, répondant aux questions de l'animateur à propos du système de santé, il a avoué, pour la première fois, nous semble-t-il, que les si nombreux départs prématurés à la retraite, négociés en 1996, avaient été une erreur.

Aujourd'hui, redevenu libre-penseur, M. Bouchard s'est aussi permis, lors de cet entretien, de soulever l'hypothèse de création d'un «système privé d'appoint, mais vraiment privé. Il ne faudrait pas demander à l'État de payer [...]». Des cliniques privées pour «un certain éventail de soins», a -t-il précisé. Car «on ne peut pas en demander plus à l'État. [...] Il faudrait être pratique. Il s'agit de soigner des gens et de sauver notre système de santé qui présentement est à risque parce que les coûts augmentent tellement.»

Et pour illustrer qu'il ne s'agit pas d'une question idéologique, M. Bouchard a utilisé l'exemple de l'éducation où cohabitent des écoles publiques et privées. Comme le souhaite M. Bouchard, ne faisons pas de cette question une bataille idéologique. Notre système de santé a soif de gros sous et cette soif ne sera pas assouvie de sitôt. Mais voilà, même sans en faire «une religion», personne encore n'a trouvé de solution à la fois «pratique» et socialement acceptable.

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M. Bouchard se demande si la création de cliniques privées, «vraiment privées», ne serait pas une des solutions possibles. Il n'est pas le premier à poser la question... ni le dernier! Or, la chose est non seulement possible, mais elle existe déjà. Depuis quelques années, des médecins ont mis sur pied de ces cliniques très spécialisées, entièrement privées, tel le Centre de chirurgie orthopédique du Dr Nicolas Duval qui offre de remplacer hanches et genoux à des patients qui ne veulent pas attendre des mois avant de reprendre une vie normale. Ce genre d'établissement ne demande aucun financement à l'État puisque les médecins qui y pratiquent se sont retirés du système public comme la loi les y autorisait. Tout médecin peut faire ce choix et donc, rien n'empêche la création de telles cliniques, même très spécialisées.

À l'évidence, malgré le fait qu'il ait pris la peine de spécifier «qu'il ne faudrait pas demander à l'État de payer», ce n'est pas à cela que M. Bouchard fait allusion. D'ailleurs, sa comparaison avec le système d'éducation le prouve: nos écoles privées offrent le même diplôme que les écoles publiques, mais elles reçoivent de l'État à peu près 50 % de leurs coûts de fonctionnement, l'autre moitié étant à la charge des parents. Peut-on imaginer un tel partage en santé: des hôpitaux privés financés également par l'État et les patients?

Des raisons historiques surtout, mais aussi religieuses, de choix de formation et d'encadrement pédagogique expliquent l'existence du secteur privé en éducation. Qu'est-ce qui justifierait un calque de cette formule en santé? Peu de choses en vérité, si ce n'est une économie de coûts pour l'État et l'accès plus rapide à certaines interventions pour le patient-client. Mais pour qu'un tel système fonctionne, il faut que les frais imposés aux patients soient beaucoup plus élevés que les coûts de fonctionnement afin d'intéresser des investisseurs et du personnel médical spécialisé. Auquel cas, on peut craindre un déplacement de spécialistes vers le privé et, par conséquent, une augmentation des listes d'attente dans les hôpitaux publics.

Pour le moment, très peu de gens, simples citoyens ou politiciens, souhaitent que l'argent devienne un facteur déterminant le moment venu de dresser les listes d'attente pour des traitements. Plus plausible est la création éventuelle de cliniques privées offrant certains services spécialisés, des chirurgies mineures, par exemple, mais financés entièrement par l'État et accessibles à tous, sans frais.

Cette formule de cliniques affiliées aux hôpitaux proposée par la commission Clair réduirait les coûts, mais elle n'est certes pas une solution miracle. Et puisque l'imposition de ticket modérateur ne permettrait pas non plus de faire face à la croissance dramatique de coûts attendue pour les prochaines années, nous sommes probablement condamnés à devoir consacrer une part croissante de nos futurs revenus aux soins de santé dont toutes les études disent qu'ils sont globalement moins coûteux lorsque entièrement pris à charge par l'État.
2 commentaires
  • Pierre Bourassa - Inscrit 8 août 2004 02 h 48

    Le privé... impossible à mettre en oeuvre

    Mr. Sansfaçon cerne bien le problème principal des soins privés: ceux (médecins et infirmières) qui migreront vers le privé ne le feront que principalement cela est plus avantageux, particulièrement du point de vue financier. Malheureusement cela viendrait drainer encore plus les ressources humaines d'un système en déchéance qui ne pourra pas tolérer une autre saignée de professionnels comme celle de 1996. Bonne idée Mr. Bouchard mais 15-20 ans trop tard. Il aurait fallu y penser et le mettre en oeuvre avant que l'on soit dans le creux de la vague comme présentement présentement.

  • Marie-France Legault - Inscrit 9 août 2004 09 h 10

    La santé, un domaine prioritaire.

    Les sommes déboursées pour la Santé sont en progression constante.

    Plusieurs Ministres se sont succédés, mais aucun n'a encore réglé le problème des listes d'attente, des salles d'urgence engorgées. "la gratuité" mur à mur ne donne pas un meilleur système, puisque certains ont été obligés de s'expatrier aux U.S.A. pour se faire soigner. Des gens attendent des mois. Donc le système n'est pas aussi bon qu'on veut le faire croire. Nous n'avons pas le "meilleur" système au monde.

    Si on se compare à l'Afghanistan oui. Si on se compare à la Suède, non. Il faut arrêter de se "péter les bretelles" et voir la réalité en face.

    Monsieur Bouchard est très réaliste. Les gens qui ont de l'argent, de bonnes assurances devraient payer. Ceux qui n'en n'ont pas ne payent pas. Il est facile de vérifier par les rapports d'impôt l'état financier des citoyens.

    La mise à la retraite précipitée de milliers d'infirmières et de médecins pour atteindre le déficit zéro, nous cause d'énormes problèmes aujourd'hui. Le gouvernement actuel se ramasse avec le problème.

    Les cliniques privées existent déjà et je pense que la médecine privée est déjà en place.

    Seuls les "vrais" pauvres devraient profiter de la gratuité pour la Santé.

    Et les professionnels de la Santé ne refuseraient certainement pas de soigner les "vrais pauvres".

    Quand bien même on investirait des milliards de dollars dans la santé et que le Fédéral en investirait autant, le problème reste entier.