La fin de l’ignorance

Les réactions de colère abasourdie qui suivent encore, une dizaine de jours après le choc initial, la découverte des restes de 215 enfants près du pensionnat autochtone de Kamloops, au nord-est de Vancouver, ne sont que le reflet honteux de notre longue tradition d’ignorance sur ce chapitre horrible de l’histoire canadienne. Le silence et l’absence de collaboration de l’Église catholique, aujourd’hui encore, alors même que le monde entier se désole de voir le Canada coupable d’un génocide culturel, ne sont pas étrangers à cet héritage d’aveuglement. La fin de l’ignorance doit précéder la réconciliation.

À nos reporters arrivés cette fin de semaine à Kamloops, la directrice de la Société pour les survivants des pensionnats autochtones, Angela White, raconte que, depuis le 27 mai, jour de l’annonce par la nation Tk’emlùps te Secwépemc de la découverte d’un lieu de sépulture alors ignoré, de 3000 à 5000 Autochtones appellent et écrivent chaque jour — chaque jour — pour demander de l’aide. Retenons surtout qu’avant la découverte du 27 mai, ils étaient 1500 à demander de l’aide tous les mois, depuis 20 ans — depuis 20 ans — tant les plaies vives laissées par les sévices physiques, sexuels et psychologiques de séjours enpensionnats autochtones étaient douloureuses.

Comment comprendre notre réaction d’horreur collective depuis dix jours autrement qu’en reconnaissant qu’elle est due au fait qu’un cas concret vient de donner 215 petits visages à une ignominie demeurée jusque-là théorique, pour ne pas dire absente, dans l’esprit de plusieurs. Et pourtant… ! Dès les années 1970, alors que des pensionnats sont encore très actifs, des témoignages d’abus relatés par des survivants autochtones font surface. Dans son rapport toujours d’actualité, la Commission royale sur les peuples autochtones (Dussault et Erasmus) avait conclu en 1996 que le Canada avait le devoir de faire enquête sur toutes les facettes de ce système basé sur l’effacement d’une culture. Plus récemment (2007-2013), la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a eu comme mandat de creuser un dossier complet sur le système des pensionnats autochtones et ses séquelles, en plus de contribuer à l’inscrire dans notre histoire. Ce n’est que tout récemment, au Québec du moins, que les cours d’histoire commencent à aborder ce chapitre. Mais l’amnésie collective est loin d’être terminée.

 

Le traumatisme des pensionnats, qui ont arraché les enfants autochtones à leur famille, se transmet de génération en génération, la cicatrice traçant sa longue ligne sur une lignée de familles. L’ignorance, elle, suit exactement le même chemin. Privés de récit sur cette part d’ombre de leur histoire, les Canadiens, les Québécois, ont vécu dans un aveuglement duquel ils s’extirpent bien mal et qui prend maintenant des allures de déni. « Les enfants nous ont réveillés », clamait vendredi Katherine Cooper, une Crie venue à Kamloops depuis Mosakahiken, au Manitoba, en promettant une lutte pour la vérité au nom des enfants enfouis dans l’anonymat.

L’aveuglement et le déni s’enseignent en haut lieu. Ainsi, malgré sa responsabilité plus qu’évidente dans le drame national qui aujourd’hui émeut le monde entier, l’Église catholique en est encore à refuser de présenter des excuses. Sur le plan de la symbolique, cet entêtement est odieux. Depuis la place Saint-Pierre, à Rome, le pape François s’est limité dimanche à exprimer sa « douleur » face à la découverte des restes des jeunes pensionnaires disparus on ne sait comment encore, sans franchir toutefois le pas de la contrition.

En invitant en outre les autorités religieuses et politiques canadiennes à tout mettre en œuvre afin que la lumière soit faite sur les circonstances précises ayant entouré la mort de ces centaines d’enfants, le souverain pontife pointe dans une ironie cruelle l’immobilisme réfractaire pratiqué par ses propres ouailles sur ce terrain. Dans un reportage percutant, le Globe and Mail démontrait cette fin de semaine que des milliers de dossiers n’ont toujours pas été partagés par les congrégations religieuses catholiques, et ce, en dépit d’appels à l’action très clairs formulés par la CVR. Le Centre national pour la vérité et la réconciliation, créé dans la foulée de la Commission, attend toujours des documents capitaux comme les codex historicus (archives de la vie quotidienne), la correspondance, des photos, ces documents étant essentiels à la compréhension de ce qui s’est réellement passé entre les murs de ces institutions. Les archives de Kamloops n’ont jamais été transférées.

Cette obstruction complice ne pourra plus durer, puisque les étapes à venir s’apparenteront à celles d’une véritable enquête judiciaire et policière, où la recherche de preuves et d’éléments de compréhension de contexte visera ce pan de mémoire très précisément, détenu par les congrégations religieuses. Devant rendre des comptes, elles ne peuvent plus se réfugier derrière une amnésie mensongère. Il y va de la guérison des peuples autochtones, mais aussi de la fin de notre ignorance à tous.



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