Ces médecins qui travaillent moins

Dévoilé mercredi, le dernier rapport de la vérificatrice générale (VG), Guylaine Leclerc, confirme que les médecins spécialistes du Québec, après la série de hausses de leur rémunération que l’État leur a consenties depuis la fin des années 2000, sont mieux payés que leurs homologues des autres provinces. Mais ce qu’on peut surtout déduire, c’est que nos médecins, qu’ils soient spécialistes ou omnipraticiens, travaillent moins qu’avant, une tendance qui va croissant.

D’emblée, la VG reprend les conclusions du rapport final de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), rendu public en mars dernier, un organisme auquel le gouvernement et la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) avaient demandé, dans le cadre de leurs négociations, de comparer les rémunérations médicales des différentes provinces. Le rapport final confirme grosso modo les données préliminaires dévoilées en 2019. Les médecins spécialistes québécois, parmi les moins chèrement payés au début des années 2000, gagnent désormais 11 % de plus que la moyenne canadienne, en tenant compte de la charge de travail et des différences du coût de la vie, et 17 % de plus que leurs confrères ontariens. L’objectif des gouvernements Charest et Couillard à l’époque, c’était de combler l’écart de rémunération existant, censé mener à l’exode des médecins, pas de faire des médecins québécois les mieux payés au Canada. On peut dire qu’on a sauté par-dessus le cheval, comme le veut l’expression populaire.

Du côté des médecins de famille, l’ICIS fut aussi mandaté pour établir une comparaison, cette fois avec les omnipraticiens de l’Ontario. Son rapport final, produit en octobre 2019, n’a pas été rendu public parce que les négociations entre le gouvernement et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) n’ont pas encore abouti, la pandémie ayant mis un frein aux discussions. Aux dernières nouvelles, en septembre dernier, les primes versées aux omnipraticiens pour qu’ils prennent en charge des personnes qui n’ont pas de médecin de famille — ils étaient alors 550 000, dont 165 000 patients considérés comme vulnérables — n’avaient pas donné de résultats. La liste d’attente s’était même allongée.

Ce que nous apprend le rapport de la VG, c’est que « le solde non dépensé des enveloppes budgétaires » allouées aux médecins, de mars 2015 à mars 2020, donc avant la pandémie, totalise 1 milliard.

Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), un montant de 100 millions reviendra aux fédérations de médecins ; il s’agit de rajustements. Mais le reste, soit 900 millions, ce sont des « économies », pour reprendre le terme utilisé par le ministère.

Ce solde non dépensé augmente d’année en année. Pour les médecins de famille, il était de 43,4 millions en 2015-2016 et il a bondi à 214 millions annuellement cinq ans plus tard. Pour les médecins spécialistes, ce solde a connu une évolution semblable.

Dans le jargon du milieu, on parle des « non-atteintes ». Ce sont essentiellement des actes qui, contrairement aux prévisions, n’ont pas été faits par les médecins. Pour les médecins de famille, ce sont des consultations qui n’ont pas eu lieu et des personnes qui ne sont pas prises en charge. Pour les médecins spécialistes, ce sont des diagnostics et des chirurgies qui n’ont pas été faits.

Une diminution du nombre de médecins par habitant pourrait fournir une partie de l’explication. Or, au contraire, ce nombre a augmenté pendant la période. Au Canada d’ailleurs, c’est au Québec que le nombre de médecins par 100 000 habitants est le plus élevé.

Pour les omnipraticiens, il semble que les hausses répétées de leurs honoraires ont conduit certains d’entre eux à réduire leur semaine de travail ou à prendre des vacances plus longues. C’est un phénomène qui est documenté depuis 2018 par le MSSS. Selon ces données, 48 % des omnipraticiens travaillent quatre jours par semaine ou moins et c’est la semaine de trois jours pour un peu plus du cinquième d’entre eux. Ce type de comportement, mais aussi peut-être des façons différentes de pratiquer la médecine — plus de temps accordé à chacun des patients —, semble en progression.

Du côté des médecins spécialistes, les raisons sont multiples, mais la volonté de certains d’entre eux et d’entre elles de mener une vie plus équilibrée est un facteur. Lors de l’élection à la présidence de la FMSQ en mars dernier, un des candidats en lice, le Dr Jean-Denis Roy, qui fut défait, plaidait pour « une pratique différente du modèle du super médecin » qui travaille 80 heures par semaine.

Quoi qu’il en soit, les économies dont se targue le ministère n’en sont pas. Le fait que de l’argent reste sur la table signifie entre autres que plus de gens sont encore privés des services d’un médecin de famille.

13 commentaires
  • Jean-Pierre Bordeleau - Abonné 5 juin 2021 09 h 37

    Victime de ma générosité

    Je n'ai plus de médecin de famille. Mon médecin qui devait prendre sa retraite dans quelques années a devancé celle-ci aidé par la générosité du gouvernement Couillard - Barrette. Cet éditorial m'apprend que la moitié des omnipraticiens restants travaillent maintenant 4 jours par semaine et certains 3 jours. Probablement pour une "vie plus équilibrée" comme pour les médecins spécialistes.

    Bref, comme contribuable et citoyen, je me tire dans le pied. Après avoir financé une bonne partie de leurs études, je paie du monde une petite fortune et je n'ai pas de service. Pourquoi? Pour que ce bénéficiaire de ma générosité ait une vie plus équilibrée.

    Combien de citoyens aussi méritants rêvent d'avoir une vie plus équilibrée et les revenus pour l'agrémenter?

    Monsieur Dutrisac voit juste dans sa conclusion mais il manque un bout. J'écrirais: "les économies dont se targue le ministère n’en sont pas. Le fait que de l’argent reste sur la table signifie entre autres que plus de gens sont encore privés des services d’un médecin de famille" parce que les médecins sont trop bien payés.

  • André Bastien - Abonné 5 juin 2021 09 h 57

    Formons plus de médecins

    Que les médecins ne veulent pas travailler 80 h/semaine, c'est bien légitime, alors formons plus de médecins dans les universités. Pourquoi contingenter drastiquement les entrées en médecine dans les universités?

    • Patrick Dolmaire - Abonné 5 juin 2021 13 h 06

      le nombre de médecins est défini par décret et c'est Legault qui a le pouvoir de l'augmenter. Mais augmenter le nombre de médecins dans les conditions actuelles implique une augmentation de l'enveloppe de la rémunération ... Si le gouvernement ne veut pas mettre plus d'argent parce qu'il considère, comme la population, que la rémunération est trop élevée, et bien qu'il assume ses responsabilités et révise celle-ci à la baisse.

    • Yvan Dion - Abonné 5 juin 2021 18 h 14

      Lorsque vous ne pouvez gérer la demande (les maladies et les moyens de les combattre ne cessent d'augmenter ne serait-ce que par l'effet du vieillissement de la population) et bien vous gérez l'OFFRE. Pas plus compliqué que cela ! La demande de soins augmente mais le gvt n'offre pas plus de médecins (et autres professionnels de la santé) en créant une pénurie artificielle (quotas universitaires). En provoquant ainsi de la rareté, le prix que les "consommateurs" sont prêts à payer augmente, les médecins ont le gros bout du... stéthoscope pour demander des émoluments plus élevés... Ainsi va la règle de l'Offre et de la Demande en économie capitaliste.

  • Pierre Rousseau - Abonné 5 juin 2021 10 h 37

    Honteux!

    Alors que 600 000 Québécois n'ont pas de médecin de famille, donc pas de suivi en prévention, les omnipraticiens choisissent de travailler moins et de prendre des vacances... C'est désolant de voir le peu de conscience sociale de ces gens dont les études sont largement financées par les contribuables. Le manque de soins préventifs va taxer le système de santé pour des décennies à venir, à des coûts beaucoup plus lourds pour traiter des maladies avancées. Ne faudrait-il pas considérer un contrat social entre l'état et les médecins puisque la médecine a été nationalisée?

    • Patrick Dolmaire - Abonné 5 juin 2021 13 h 08

      Le gouvernement devrait suspendre le mi-temps chez les médecins tant et aussi longtemps que tout les québécois n'ont pas de médecins de famille. C'est une question d'équité et de bonne gestion de l'argent des contribuables.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 juin 2021 18 h 00

      Que 600 000 citoyens n'aient pas de suivi médical est vraiment une honte d'accord là-dessus. Mais la solution passe-t-elle uniquement par les médecins? Personnellement je pense que le gouvernement devrait utiliser cet argent que les médecins boudent pour augmenter les services que donnent les CLSC. Ils sont beaucoup mieux à même de s'occuper de prévention que le médecin qu'on voit une fois par année. Ça serait beaucoup plus efficace en confiant la tâche aux ressources des CLSC. Une visite annuelle d'un médecin qui prend 15 minutes avec nous une fois par année est-ce vraiment de la prévention? Que les médecins veuille réduire leur temps de travail tant mieux si ça améliore leur conditions de vie d'autant plus que ça réduit leurs honoraires en conséquence. Que l'État en profite pour remettre sur pied l’organisation qu'il avait créer pour s'occuper de prévention que la plupart des médecins ont boycottés pour des raisons corporatistes.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 5 juin 2021 11 h 47

    Les patients en otage

    J'ai la chance d'avoir un médecin de famille que je rencontre une fois par année pour un suivi. Dernièrement il m'a annoncé que le gouvernement avait émis des exigences pour qu'il prenne plus de patients. En conséquence il ne pourra plus me voir aussi souvent. Je suis attristé de voir que nombre de mes concitoyens n'ont pas de médecins de famille, depuis le temps que ce problème est connu, et je le suis aussi de voir que la situation va continuer de s'aggraver. Quelle tristesse de constater que nos riches et courageux médecins québécois plutôt que de porter et défendre (mais est-ce bien défendable) leur cause face au gouvernement dans la rue ou les médias vont faire porter l'odieux de l'exigence encore une fois sur le maillon le plus faible, le patient. Voilà bien une grande différence avec les médecins français.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 5 juin 2021 11 h 58

    Questions

    Qu'est-ce que ça veut dire pour un médecin, en termes d'heures/semaine, 3 jours/semaine ou 4 jours/semaine? Des journées de 8 heures? Ce seraient de petites semaines bien tranquilles. Des journées de 10 heures? 12 heures? Un quart de 8 heures à l'hôpital plus des visites en clinique privée?
    Qu'est-ce que ça veut dire, en termes de jours/semaine, quand ils parlent de 80 heures/semaines? Difficile à croire: 80 divisé par 7, ça donne 11 heures et demie par jour, 7 jours par semaine. Est-ce que ça inclut les gardes sur appel, ou la personne est chez elle, simplement disponible (et payée) au cas où on l'appelle?
    Et encore là, 80 heures par semaine (ce qui, soit dit en passant, est malade) pendant 6 mois sur 12 pour ensuite 0 heures semaines pendant 6 mois?
    Avec des données aussi floues, on n'est pas informé et on ne peut vraiment pas se faire une idée du temps de travail réel des md.
    Cela déprécie une bonne partie de votre éditorial.

    • Pauline René - Abonnée 5 juin 2021 17 h 27

      C'est exactement ce que me disais. C'est vrai que c'est accrocheur dire que les médecins travaillent 3 ou 4 jours semaines et dire qu'ils sont plus paresseux qu'avant, mais est-ce que M. Dutrisac a vérifié si ces médecins faisaient des gardes à l'hôpital? Ça change tout dans ce cas.
      Par contre, si les enveloppes budgétaires qui sont administrées par la suite par les fédérations et qu'elles ne sont pas utilisées entièrement, pourquoi ne pas couper dans celle-ci? On verrait des économies ou un peu plus d'intérêt au travail, si c'est cela que le Gouvernement veut.
      Par contre, là où je me pose la question, si le Gouvernement accepte que les médecins travaillent moins longtemps alors pourquoi exiger que les infirmières et préposées au bénéficiaires soient obligés de faire des heures supplémentaires? Il y a de toute évidence une question de pouvoir et de classe sociale.