La peur selon Bush

Il va sans dire qu'il est du devoir de l'administration Bush de veiller méticuleusement à ce que la sécurité des personnes ne souffre aucun répit. Mais de là à prendre des décisions afin de récolter des gains politiques suscités par la peur, un pas a été franchi qui déprime les professionnels du renseignement. Et qui surtout écorne la confiance du public.

Depuis l'annonce faite dimanche dernier par le ministre de la Sécurité intérieure Tom Ridge selon laquelle des symboles de l'économie étaient dans la mire du réseau al-Qaïda, une question revient inlassablement sur toutes les lèvres. Pourquoi diable ne pas avoir accompagné cette annonce de la vérité? Laquelle? La cote d'alerte a été élevée sur la foi d'informations datant d'avant le 11 septembre 2001.

À la décharge du président Bush et de son ministre, il est important de souligner que Ben Laden et les siens prennent un soin si particulier à concevoir leurs méfaits qu'ils consacrent de quatre à six ans à leur préparation. Cela rappelé, un fait demeure. Le cafouillage qui a distingué l'administration de ce dernier dossier est propre à accréditer la thèse aujourd'hui largement répandue qu'en agissant comme ils l'ont fait, Bush et ses collaborateurs ont cherché à freiner l'ascension du candidat démocrate John Kerry dans les sondages.

La toile de fond de la présente campagne nous enseigne que c'est en aiguisant jusqu'à plus soif le thème de la sécurité que le champion des républicains a le plus de chance de faire mordre la poussière à son adversaire. En effet, les enquêtes consacrées aux humeurs des électeurs démontrent toutes que ces derniers accordent plus de crédit à Bush qu'à Kerry pour tout ce qui a trait à la sécurité du pays. Il n'en fallait pas moins que sur la base de ce constat, plusieurs expriment leur crainte que Bush et son état-major de campagne jonglent avec la peur d'ici le 2 novembre.

En agissant comme ils l'ont fait, les notables républicains ont pris le risque de gommer davantage la crédibilité de leurs services de renseignement qui, après la volée de bois vert que leur a servie la Commission du 11 septembre, n'avaient vraiment pas besoin de cela. Car lorsqu'on examine plus en détail toutes les variables inhérentes à ce dernier épisode, on ne peut que constater ceci: la CIA, le FBI et autres agences n'en savent guère plus aujourd'hui sur al-Qaïda qu'elles n'en savaient il y a quatre ans. C'est en tout cas ce que plusieurs voix ont soulevé par médias interposés.

Plus grave, peut-être, est la position arrêtée, toujours cette semaine, par Bush quant à l'avenir de la sécurité des Américains. Simultanément à cette élévation de la cote d'alerte, la Maison-Blanche a confié qu'il était dans son intention de nommer un responsable du renseignement chapeautant tous les services concernés conformément à la proposition contenue dans le rapport de la Commission du 11 septembre.

Mais voilà, cette nomination risque bien de ne pas changer grand-chose. On se rappellera qu'après deux ans de recherches approfondies, la commission avait jugé que la somme des vices identifiés au sein de la CIA et des quatorze autres agences de renseignement était si énorme qu'une réforme en profondeur s'imposait. On voulait donc qu'un grand patron soit nommé et qu'il ait la main haute sur les 40 milliards alloués annuellement à ces agences. Or, il n'est pas dans l'intention de Bush d'accorder à ce tsar de l'espionnage l'administration des budgets.

En cette affaire, le président a prêté une oreille attentive au secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, réputé être un opposant farouche au décloisonnement des services. Fort des dispositions afférentes à sa fonction qui lui permettent d'administrer 80 % des budgets de la sécurité, le secrétaire en titre est en position d'imprimer aux diverses agences la direction qu'il souhaite. Là où les membres de la commission voulaient dépolitiser afin que la CIA et autres agences soient plus professionnelles, si l'on ose dire, Rumsfeld tient au contraire à ce que les élus conservent leurs prérogatives.

Coup sur coup, l'administration Bush a eu l'occasion de prendre la hauteur que commande l'exigence de sécurité pour tous. Coup sur coup, cette administration a conjugué ses décisions avec les gains politiques en vue des élections. De fait, en jouant avec les nerfs des citoyens, en sapant ce que les professionnels des renseignements conservent de crédibilité, Bush et consorts ont fait la preuve que ce sujet délicat entre tous a été réduit à un fonds de commerce.