Des pans de vérité encore cachés

Pendant six ans, la Commission de vérité et réconciliation (CVR) a sillonné le Canada pour recueillir les bouleversants témoignages d’Autochtones littéralement arrachés à leur famille lorsqu’ils étaient enfants, dans une vaste opération d’assimilation culturelle demeurée l’une des plus grandes hontes de l’histoire du Canada. Un pan d’horreur supplémentaire a été révélé la semaine dernière avec la mise au jour des sépultures de 215 petits pensionnaires de la Kamloops Indian Residential School, en Colombie-Britannique, jamais inscrits au registre des disparus.

Avant de songer à dessiner les contours d’une opération de réconciliation, les commissaires de la CVR avaient pour mandat d’« honorer la vérité », en laissant libre cours aux récits dramatiques livrés par des survivants de ces institutions. Sous couvert d’éducation, ces écoles avaient pour but véritable de séparer les enfants de leurs familles dans le souhait de les endoctriner et de les « laver » de leur culture autochtone. Entre 1870 et 1990, plus de 150 000 enfants issus des Premières Nations, métis ou inuits ont été placés dans ces écoles. Les pensionnaires ont été coupés de tout lien avec leurs parents et fratrie, dépossédés de leur langue, négligés, battus et agressés sexuellement. Les travaux de la CVR ont conclu qu’au moins 4000 enfants sont décédés dans ces établissements et, compte tenu de la nonchalance observée dans la tenue de registres des malades et des morts, ce chiffre pourrait atteindre au moins 6000 enfants.

La macabre trouvaille pourrait concerner ces disparus anonymes, dont les familles sont demeurées sans nouvelles après le déracinement initial. Parmi les 6500 témoins entendus lors de l’ambitieuse opération d’écoute, plusieurs récits ont évoqué ces enfants dont on n’a plus entendu parler après leur placement en pensionnat. Ce qui a fait dire aux membres de la Première Nation Tk’emlups te Secwépemc qu’ils avaient toujours pressenti que ces enfants manquaient à l’appel sans avoir pu le documenter.

Effarée par cette découverte horrible, la commissaire de la CVR Mary Wilson a posé la question qui tue : « On est dans quel pays au fait ? » Peut-on véritablement associer le Canada à ce type d’enterrements de masse dans des lieux de sépulture gardés secrets, non recensés, et pour camoufler la mort d’enfants âgés notamment d’à peine trois ans ? On voudrait se croire ailleurs, mais oui, le gouvernement canadien a bel et bien orchestré une opération d’assimilation dans laquelle les enfants ont été victimes de sévices, de négligence, parfois jusqu’à en mourir. Les excuses et les airs contrits sont de bien minces consolations quand la tragédie est aussi grave.

La lecture du Volume 4 du rapport final de la CVR, intitulé Enfants disparus et lieux de sépulture, relate dans le détail douloureux les causes de décès des enfants dont on a retrouvé la trace. On peut conclure que la négligence crasse a enveloppé tous les pans de la vie de ces jeunes : soins médicaux défaillants, mauvaise alimentation (donc fragilité exacerbée face aux maladies), insalubrité et mauvais état des bâtiments (parfois si fragiles qu’ils se sont évanouis lors d’un incendie), sécurité défaillante. La plus grande cause de décès demeure la tuberculose (48 %), suivie par la grippe et la pneumonie, mais dans des taux outrageusement plus élevés que dans la population générale à la même époque. On parle aussi de suicides, de noyades, d’accidents et de fugues transformées en disparitions éternelles.

Il faut attendre 1935 pour que le ministère des Affaires indiennes édicte une politique officielle obligeant à recenser la cause des décès. Malgré cela, les registres demeurent des documents évasifs et flous, ajoutant une couche de mépris supplémentaire, jusque dans la mort, aux atrocités subies par les Premières Nations. Dans les grands livres tenus par les communautés religieuses dirigeant les pensionnats, le tiers des enfants décédés est sans nom, le quart est sans sexe, et la moitié, sans cause de décès connue. À l’outrage du déracinement, qualifié de « génocide culturel » par la Commission, on a ajouté l’opprobre des mauvais traitements et l’anonymat et l’inconsidération dans la mort. L’innommable s’est bel et bien joué au Canada.

Les 215 petits corps de la Kamloops Indian Residential School retrouvés la semaine dernière grâce à la technologie des radars pénétrants ont fort probablement subi négligence et sévices de leur vivant, et furent déshonorés jusque dans leur tombe. Des pans de vérité manquent encore au récit d’horreur des pensionnats autochtones au Canada. Pour permettre aux communautés de trouver des réponses là où subsistent encore le doute et le silence, le gouvernement doit tout mettre en œuvre pour trouver les lieux de sépulture où pourraient reposer des disparus, dénombrer les enfants qui y reposent et tenter de trouver la cause des décès. Il y va de l’honneur des disparus et du respect des Premières Nations à qui on a fait subir l’abomination pendant plus d’un siècle. Le cycle de l’aversion doit se terminer.

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