Plan embryonnaire et piètres résultats

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé en novembre l’injection de 100 millions de dollars dans les soins en santé mentale, dont 25 millions pour réduire la liste des personnes — on en compterait tout près de 20 000 — qui attendent pour obtenir les services d’un psychologue ou d’un psychothérapeute dans le réseau public.

Cette somme de 25 millions devait servir à payer les honoraires de psychologues de pratique privée afin qu’ils prennent en charge certaines de ces personnes en attente parfois depuis deux ans.

Déjà, la mesure a fait tiquer : le réseau public éprouve des difficultés à recruter des psychologues, un titre qui requiert un doctorat, parce que l’État les paie nettement en dessous de ce que gagnent les psychologues en pratique privée, soit une trentaine de dollars de l’heure plus les bénéfices sociaux, contre des honoraires de 120 $ ou 160 $ de l’heure. On ne peut s’étonner que la très grande majorité des finissants en psychologie — près de 90 %, selon un sondage cité par le critique libéral en matière de santé mentale, David Birnbaum — se destine à la pratique privée. On estime qu’il manque 450 psychologues dans le réseau public, soit environ 15 % des effectifs actuels. Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) prévoit qu’il faudra en embaucher 883 d’ici cinq ans pour répondre aux besoins de la population et pourvoir les postes vacants. Bonne chance !

Donc, faute de psychologues en nombre suffisant dans le réseau public, le CIUSSS et les CISSS embauchent à 100 $ l’heure des psychologues en pratique privée, un tarif que nombre d’entre eux trouvent d’ailleurs insuffisant. Ça ressemble à la pratique généralisée de recourir à des agences pour obtenir à gros prix les services d’infirmières dont les hôpitaux manquent cruellement.

Le Devoir nous apprenait cette semaine que ce recours aux psychologues de pratique privée n’a donné que de piètres résultats. Ainsi, près de sept mois après l’annonce ministérielle, seulement 542 Québécois sur les 19 819 personnes inscrites sur la liste d’attente ont été pris en charge par un psychologue du privé. Une misère puisque la cible du ministre, c’est de réduire cette liste à un peu plus de 4200 personnes.

Outre l’enjeu de rémunération, il se trouve que la clientèle que reçoivent les psychologues dans leur cabinet est différente des patients qui s’adressent au réseau public, des cas souvent plus complexes qui nécessitent une approche multidisciplinaire. Dans leur cabinet, les psychologues voient des gens qui ont généralement un emploi bien rémunéré et qui sont bien intégrés dans leur milieu. Bref, les cabinets privés ne sont pas bien équipés pour offrir aux personnes inscrites sur la liste du réseau public les services diversifiés dont ils ont besoin.

Toujours dans Le Devoir, on apprenait vendredi qu’une bonne partie de l’aide financière d’urgence de 17,6 millions offerte en août dernier aux organismes communautaires en santé mentale n’avait toujours pas été versée. La machine bureaucratique a une conception plutôt élastique du concept d’urgence.

Lionel Carmant a plaidé pour un « changement de culture » qui repose sur le postulat qu’on peut se passer bien souvent des services de psychologues. Lors d’une interpellation à l’Assemblée nationale, le ministre a vanté les mérites de la ligne 811 Info-Social, qui reçoit quelque 10 000 appels par jour, et du Programme québécois pour les troubles mentaux (PQPTM). Inspiré par une approche qui a cours en Australie et au Royaume-Uni, ce programme propose une démarche par étapes qui passe par l’« autosoin ». Pas mal moins cher que l’expertise d’un psychologue, on doit en convenir, et des services psychologiques, ou « péripsychologiques », pourrait-on dire, fournis par des infirmières, des ergothérapeutes, des travailleurs sociaux, et où les thérapies de groupe, la méditation et la musicologie ont la cote.

Le problème, c’est de savoir quand peut être posé le diagnostic, un acte réservé aux psychologues ou aux psychiatres. Après des mois de thérapies alternatives ? On peut aussi se demander si c’est le bien-être des patients qui justifie cette approche ou si c’est le manque de psychologues et de ressources financières qui l’impose.

À ce modèle anglo-saxon s’oppose celui de l’Allemagne, qui offre un régime universel et gratuit de psychothérapie, calculant que son coût — on l’estime à 300 millions pour le Québec — est plus que compensé par des économies au chapitre des hospitalisations et des arrêts de travail.

Le ministre souhaite qu’on lui donne du temps. Parce que son plan est encore embryonnaire, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Accordons la chance au coureur, tout en lui rappelant que le temps et la qualité de vie des personnes qui attendent comptent avant tout.

  
 

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