L’apartheid sanitaire

Apartheid vaccinal, apartheid sanitaire. L’année dernière, lors de l’assemblée annuelle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’importance de faire d’un éventuel vaccin un « bien commun mondial » et de garantir un accès « équitable » aux technologies et aux soins avait pourtant été bien mis de l’avant, à défaut de parvenir, dans l’urgence d’une pandémie de coronavirus en pleine expansion, à en traduire le principe en engagements fermes et organisés. Or, un an plus tard, la 74e assemblée de l’OMS s’est ouverte, mardi en ligne, sur une désolante évidence de promesse non remplie ou, du moins, tenue jusqu’à maintenant de manière terriblement partielle.

Le fait est que, depuis l’arrivée des vaccins, le fossé, loin d’être comblé, s’est largement creusé entre pays riches et pauvres. Quelque 1,6 milliard de doses de l’un ou l’autre des vaccins ont été administrées dans le monde et les trois quarts l’ont été dans une dizaine de pays, contre à peine 0,5 % dans les pays à faible revenu, indique l’OMS. Le système COVAX, ce dispositif de collaboration mondiale mis sur pied pour tenter d’assurer le partage des vaccins avec les pays moins nantis, fonctionne toujours au ralenti.

Le directeur général de l’organisation onusienne, Tedros Adhanom Ghebreyesus, n’exagère pas en affirmant que cette assemblée annuelle serait « sans doute l’une des plus importantes de l’histoire de l’OMS ». Ou la communauté internationale, lire les pays riches comme le Canada qui sont en train de sortir leur économie et leur population de la pandémie, se mobilise enfin de façon plus ample, de manière à secourir des pays comme l’Inde et le Brésil où la crise s’aggrave. Ou elle continue de loger dans un entre-deux où le « nationalisme vaccinal » se trouve à freiner indûment le déploiement de l’aide à l’échelle internationale et fait que des pays, les États-Unis au premier chef, décident encore de s’asseoir, notamment par peur difficilement mesurable des variants, sur des stocks de vaccins.

Dans l’état actuel des choses, l’un n’empêche pourtant plus l’autre. Ledit nationalisme n’est pas incompatible avec l’impératif de solidarité internationale, fût-il parfaitement calculé et intéressé. Preuve en sont les belles promesses faites ces derniers jours par des patrons de la « Big Pharma » qui, ayant engrangé en quelques mois des dizaines de milliards de dollars en revenus et profits, se donne tout à coup des airs magnanimes en annonçant l’envoi aux pays pauvres, au prix coûtant ou à prix réduit, de plusieurs milliards de doses au cours des dix-huit prochains mois.

L’apartheid vaccinal expose une autre fracture, ancienne et plus globalement sanitaire, celle qui fait que les systèmes de santé dans les pays « en développement » sont profondément défaillants, si tant est qu’on puisse parfois même dire qu’ils existent. C’est ainsi que le Bureau du journalisme d’enquête, une organisation britannique, a récemment établi que les systèmes de santé de douzaines de pays — en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique latine — étaient actuellement au bord de l’« effondrement total » pour cause de pénurie d’oxygène. Trop peu d’effort est fait pour créer dans ces pays des réseaux de santé dignes de ce nom, alors qu’il s’agit pourtant d’un facteur fondamental de développement humain.

Les problèmes sont systémiques et vont, bien entendu, au-delà des seuls problèmes de disponibilité de vaccins. Oui à la levée des brevets, mais encore faut-il que les pays disposent du savoir-faire et des capacités de production nécessaires. Joe Biden a fait l’intéressant en se prononçant, début mai, en faveur de la levée temporaire des brevets, mais il s’agit, vu l’urgence, d’une prise de position vaine. Entendu qu’il y a lieu d’augmenter massivement le partage des vaccins, mais encore faut-il qu’ils puissent être distribués, alors que, dans ces pays, les travailleurs de la santé sont chroniquement sous-payés.

Face à la pire crise sanitaire mondiale depuis un siècle, il va de soi que l’assemblée des pays membres de l’OMS doit repenser la logistique de la solidarité internationale. Il allait y être forcément question cette semaine du rapport Johnson-Clark, un rapport d’experts qui prône une refonte en profondeur de l’agence onusienne et propose, en particulier, de la doter de plus grands pouvoirs d’enquête, à la manière de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Ce qui n’allait sûrement pas plaire à la Chine, dont on n’a pas fini de se demander, comme l’a encore fait M. Biden mercredi, quel a été exactement son rôle dans la dissémination du virus. Chantier colossal — et très politique. Réflexion nécessaire, mais dont les chances de progrès sont minces.

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