L'Église d'Irak

Les attaques perpétrées contre des églises en Irak constituent un point tournant. Jusqu'ici, les symboles considérés comme sacrés par les croyants autres que musulmans avaient été épargnés. En détruisant des lieux du culte, les militants du tout-coranique s'affichent comme des partisans exaltés du clash des civilisations.

Depuis le début de la guerre en Irak, la minorité catholique est régulièrement l'objet, si l'on ose dire, d'exactions effectuées par des islamistes. Des commerces de spiritueux d'abord, des salons de coiffure ensuite, ont été les cibles privilégiées de groupes qui veulent imposer à tout prix leur conception salafiste du Coran. Soit cette conception dont l'objectif est le retour au temps du prophète, aux sources de l'islam.

Ici et là, on assure que les explosions provoquées dimanche ne peuvent avoir été conçues que par des sunnites, partisans donc du courant salafiste. On imagine mal que des chiites aient pu tremper dans ces sinistres histoires, tant ils craignent d'hériter d'un Irak morcelé. Il n'est pas innocent de rappeler que le grand ayatollah Al-Sistani, qui, de par son grade, est le chef spirituel de la majorité chiite du pays, a toujours insisté pour que les minorités du pays soient respectées.

Pour le leader religieux du pays, toute attaque signée par des chiites visant des personnes liées à des minorités risque de convaincre les Kurdes, à terme, de faire sécession. Une éventualité que veulent éviter à tout prix les hautes autorités chiites, bien conscientes, par ailleurs, que les Kurdes n'ont toujours pas désarmé et refusent toujours de le faire tant et aussi longtemps qu'ils n'auront pas obtenu, par voie constitutionnelle, le maintien de la relative autonomie dont ils bénéficient depuis une dizaine d'années. Il reste les sunnites.

On sait que, à l'époque où le programme «pétrole contre nourriture» imprimait son influence à toute l'activité économique du pays, un intense transport routier entre celui-ci et la Jordanie avait cours. Au royaume hachémite, les Irakiens achetaient ce qui leur était interdit ailleurs. Dans la foulée de ce troc, le biais salafiste du wahhabisme saoudien a traversé, c'est le cas de la dire, la frontière. Abou Moussab al-Zarkaoui, terroriste d'origine jordanienne, symbolise à lui seul ce phénomène. C'est lui qui depuis des mois est derrière les pires attentats observés, sans oublier la décapitation d'otages.

Toujours est-il que, à la faveur de ces années de commerce intense entre l'Irak et la Jordanie, le salafisme s'est installé à demeure. À ce propos, peut-être faut-il rappeler que, pour les oulémas saoudiens, le nationalisme arabe et le panarabisme laïque, dont Hussein et Mouammar Kadhafi étaient les derniers champions, représentaient le pire danger après la chute du communisme. Bref, la vision la plus rétrograde et la plus violente de l'islam a trouvé un terreau d'autant plus fertile que le massacre des moines de Tibéihrine, en Algérie, en 1996, a eu valeur d'exemple.

À l'instar des salafistes algériens et saoudiens, les Irakiens veulent à tout prix imposer la umma, soit la communauté des croyants dans un continuum géographique d'où tout ce qui est chrétien ou juif doit être banni. Pire, les militants d'une lecture littérale du Coran, autrement dit les champions de la bêtise empreinte de sang, tiennent à ce que tout ce qui est considéré ailleurs comme des valeurs universelles soit soustrait de l'histoire. En clair, l'État-nation, les droits de la personne et l'égalité des citoyens que cela suppose, la recherche de la paix comme moteur des relations internationales, un exercice de la justice indépendant du Livre, tout cela doit être combattu.

Dans un des ses articles, Olivier Roy, directeur au CNRS à Paris, avait résumé le salafisme ainsi: «L'obsession de cette tendance néofondamentaliste est de tracer la ligne rouge entre la vraie religion (din) et l'impiété (kufr), ligne qui passe à l'intérieur même de la communauté musulmane. Elle dénonce donc tous les compromis religieux mais aussi culturels passés avec la culture globale dominante, qui est aujourd'hui celle de l'Occident. Tout se ramène à un code du licite et de l'illicite...» Tout est réduit à une conception binaire du monde qui, dans le cas qui nous occupe, loge à l'enseigne du nihilisme, son articulation s'appuyant sur la négation la plus absolue qui soit.

Pour terminer, une simple statistique: il y a une dizaine d'années, l'Irak comptait un million de chrétiens, aujourd'hui on en dénombre 600 000.