Biden en président frileux

La posture américaine de soutien inconditionnel à l’allié israélien changera-t-elle jamais ? Non, à regarder Joe Biden. Ou peut-être que oui, à constater qu’un courant fort d’élus démocrates, et pas seulement au sein de l’aile gauche du parti, ne s’en tient plus étroitement au sacro-saint « droit d’Israël de se défendre » et attendait du président moins de complaisance, au vu des bombes qu’Israël a fait pleuvoir pendant 11 jours sur Gaza.

La question israélo-palestinienne est un « dossier » que le nouveau président américain aurait tout simplement voulu pouvoir ignorer, comme si le statu quo était viable et comme si Donald Trump avait définitivement mis le couvercle sur l’enjeu central qu’est Jérusalem en la reconnaissant unilatéralement comme capitale de l’État hébreu et en y déménageant l’ambassade américaine. La réalité a rattrapé M. Biden, dont on ne peut pas dire qu’en la matière sa présidence soit d’emblée « transformationnelle ». Le cessez-le-feu annoncé jeudi soir par Israël et le Hamas ne le dédouane guère.

Que les États-Unis, bloquant toute initiative au Conseil de sécurité de l’ONU, aient été depuis le début si réticents à faire pression sur Israël en faveur d’un cessez-le-feu a écorné l’image d’un Biden qui prétend s’ériger, à l’envers de Trump, en défenseur des « valeurs », des droits de la personne et du multilatéralisme. Arrivé au pouvoir, il a fait un bond en avant en s’engageant sur la voie d’une présidence progressiste. Mais face au très asymétrique affrontement militaire qui a éclaté le 10 mai, il s’en est beaucoup trop tenu au refrain figé de l’indéfectible soutien américain.

En quoi précisément le « droit d’Israël de se défendre » autorisait-il l’État hébreu à provoquer une catastrophe humanitaire à Gaza ? À faire de ce « droit » le fin mot de l’histoire et à laisser à Israël tout loisir d’attendre, escalade après escalade, le « moment opportun » pour acquiescer à une trêve, une fois ses objectifs militaires atteints, Washington ne s’en tient jamais qu’à une politique sans horizon. À quand un gouvernement américain — et une communauté internationale mobilisée — ayant le courage de mettre fin à l’agression qui consiste pour Israël à s’approprier, lentement mais sûrement, depuis 40 ans, les territoires palestiniens ?

En outre, les voix critiques qui se sont élevées en nombre croissant — et qui ne se tairont pas — au sein du « nouveau » Parti démocrate contre la maltraitance des civils palestiniens ces 11 derniers jours ont ouvert une brèche notable dans le monolithe de la politique pro-israélienne des États-Unis. Notable à défaut d’être suffisante.

Elles sont venues de la gauche dans les termes les plus clairs — notamment de la pasionaria Alexandria Ocasio-Cortez qui, accusant Israël de violation des droits de la personne, l’a qualifié d’« État d’apartheid ». En des termes plus feutrés, 28 sénateurs démocrates — plus la moitié du caucus du parti, quand même — ont appelé à un cessez-le-feu dans une lettre qui aura eu au moins le mérite de ne pas excuser le comportement d’Israël. La réaction la plus inattendue sera venue du sénateur Bob Menendez qui, réputé allié intraitable d’Israël et grand pourfendeur de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, s’est dit en fin de semaine dernière « profondément troublé » par les raids israéliens. Autant de prises de position qui rompent, en tout cas, avec la posture républicaine tenue en laisse sous Donald Trump par les chrétiens évangéliques.

Au-delà des mots, des gestes plus concrets devraient être faits : on ne peut malheureusement que rêver de voir Bernie Sanders réussir à bloquer un contrat récemment approuvé de vente d’armes à Israël, au montant de 735 millions de dollars américains.

Au reste, les armes vont continuer de s’imposer au besoin, puisque c’est aussi à l’Iran qu’Israël s’est attaqué à Gaza. Les bombardements ciblaient avant tout les sites de production de roquettes mis sur pied par le Hamas grâce au savoir-faire des Gardiens de la révolution. En cela, les intérêts américains auront été bien servis. Des visées des uns aux visées des autres, les civils ont écopé.

Les armes vont continuer de s’imposer au besoin, puisque la survie politique du premier ministre, Benjamin Nétanyahou, passe par la perpétuation des conflits. Pour avoir en amont cultivé les tensions à Jérusalem-Est et sur l’esplanade des Mosquées, il a empêché qu’un gouvernement de coalition, qui aurait pu pour la première fois inclure des partis arabes, se forme et lui enlève enfin le pouvoir. Avec ses roquettes, et tout à sa rivalité avec le Fatah et l’impopulaire président Abbas, le Hamas a grossièrement tenté, quant à lui, de récupérer l’exceptionnelle mobilisation de la société civile qui prenait forme en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et dans les villes « mixtes » d’Israël. Nuisant de ce fait à toutes ces voix — palestiniennes, juives, occidentales — qui essaient de se faire entendre dans le bruit des épisodes à répétition de régression militariste.

 
 

Ce texte a été modifié après sa publication initiale.

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