Contrer l’hégémonisme culturel

Au Québec, un large consensus existe pour accorder au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de nouveaux pouvoirs afin d’encadrer la diffusion de contenus musicaux ou audiovisuels par les géants du Web comme Facebook, Instagram, Netflix, Amazon Prime, TikTok et YouTube. À l’heure actuelle, ces multinationales ne sont pas soumises à des règles en matière de programmation et de contenus tandis que les câblodistributeurs canadiens, par exemple, doivent financer la production d’ici par le truchement du Fonds canadien de télévision. L’idée générale du projet de loi C-10 présentement à l’étude au Parlement, c’est d’assurer le traitement équitable de l’ensemble de ceux qui participent au système canadien de diffusion.

Or les événements récents montrent que ce consensus est beaucoup moins solide dans le reste du Canada. L’étude du projet de loi C-10 a dérapé après que des députés libéraux et néo-démocrates eurent déposé un amendement afin d’éliminer une échappatoire qui aurait permis à la chaîne YouTube, le premier diffuseur de musique en ligne au Canada, de se soustraire aux règles du CRTC auxquelles devront se plier ses concurrents comme Spotify, Amazon Music ou la filiale de Québecor QUB musique. Pour ce faire, les parlementaires suggéraient de biffer un article du projet de loi. Certains y ont vu une ouverture à une réglementation beaucoup plus étendue de la diffusion, à un contrôle qui s’appliquerait aux contenus partagés par des individus sur les réseaux sociaux. Le gouvernement Trudeau eut beau nier que ce fût là son intention tandis que certains experts lui donnaient raison, rien n’y fit. Les critiques ont fusé au Canada anglais et d’autres experts ont exprimé leurs réserves. Ce ne seraient pas seulement les productions émanant d’entreprises qui seraient visées, mais les contenus que les particuliers font circuler, les vidéos de chats en étant l’exemple suprême. Le projet de loi C-10 est présenté par ses détracteurs comme une menace à la liberté d’expression et une émanation de Big Brother. Les grandes multinationales du Web doivent se frotter les mains.

Il faut dire que le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, n’a guère aidé sa cause en semant la confusion lors d’une entrevue au réseau anglais de la télévision d’État.

L’opposition conservatrice a flairé le sang. Dans une lettre parue dans le National Post, Erin O’Toole n’y va pas de main morte. Le chef conservateur nous entretient de La ferme des animaux de George Orwell. Il évoque « les gestes répressifs de la Police de la Pensée » tirée du roman 1984. Il établit une relation entre la réglementation du CRTC et « les régimes politiques corrompus et autoritaires » que les réseaux sociaux permettent de dénoncer, les images des manifestations du Printemps arabe et celles de la répression des étudiants par la Chine à Hong Kong. « Le projet de loi C-10 ouvre la porte à un abus de pouvoir massif », avance Erin O’Toole, qui ne manque pas d’imagination.

Le projet de loi C-10 risque malheureusement de mourir au feuilleton à moins que le Bloc québécois ou le Nouveau Parti démocratique n’apporte son appui au gouvernement Trudeau. Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, devrait y songer sérieusement vu l’importance de l’enjeu.

Comme l’écrivent Monique Simard et Pierre Trudel dans nos pages, la Loi sur la radiodiffusion, que modifie le projet de loi C-10, ne touche aucunement les individus et oblige le CRTC à respecter la liberté d’expression. En clair, le projet de loi C-10 ne concerne que les entreprises qui transmettent des émissions ou de la musique, notamment sur Internet. On veut s’assurer de connaître les revenus que les multinationales tirent du marché canadien, en permettre le partage avec les producteurs d’ici et garantir ce qu’il est convenu d’appeler la « découvrabilité » du contenu canadien en exigeant que les multinationales adaptent leurs algorithmes en conséquence.

Il est d’ailleurs paradoxal que des entreprises qui se servent d’algorithmes secrets pour orienter les choix que font les individus ne soient pas elles-mêmes associées à Big Brother. Que sait-on réellement de la manipulation dont elles sont capables pour influer les choix culturels de la population ? Cela touche aussi à la liberté individuelle.

Réglementer les géants du Web afin qu’ils contribuent au dynamisme de la production culturelle québécoise est un objectif éminemment louable. Se soumettre à l’hégémonisme culturel américain au nom de la liberté, comme certains le conçoivent au Canada anglais, est contraire aux intérêts de la nation québécoise qui prône la diversité culturelle et défend une vitalité artistique qui est l’expression même de notre liberté.

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6 commentaires
  • Dyane Plourde - Abonnée 11 mai 2021 09 h 36

    Hégémonie culturelle

    Excellent éditorial Robert! Rien à ajouter, tout est dit!

  • Jean-Pierre Martel - Inscrit 11 mai 2021 09 h 37

    Excellente conclusion

    Tout y est dit.

  • Christian Fleitz - Inscrit 11 mai 2021 09 h 48

    Oui à la liberté d'expression, mais.....

    Défendre la liberté d'expression est un des fondements de la démocratie, en revanche, la diarrhée épistolaire d'irresponsables, de stupides et de malfaisants qui profitent de l'anonymat pour déverser leurs immondices amorales et inciviques portent atteinte à ce droit fondamental. Certes, on doit avoir le droit d'exprimer ce que l'on pense, mais on a le devoir de ne pas exprimer n'importe quelle aberration. Le partage est difficile mais indispensable...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 mai 2021 10 h 45

    Oui, le Bloc québécois doit appuyer cette loi

    Les conservateurs font pitié.

  • Yves Corbeil - Inscrit 11 mai 2021 11 h 55

    Quand tu tarde à te donner un pays

    Tu t'expose à tous ce qui émanent du pays de l'autre. C'était tellement mieux parti avec les premiers occupants avant que les autres arrivent et foutent le bordel dans la cabane au Canada. Un jour M. Dutrisac, mon peuple aux diversités culturelles qui ne cessent de s'élargir réussira à se le donner le pays de ses ambitions et cela sans l'intervention du conseil de la radiodiffusion et des télécommunication canadienne ou tout autre organisme canadian.