Contenir la bête

Notre série sur la polarisation regorge de points d’entrée captivants pour comprendre ce phénomène. Il ne date pas d’hier et il n’a pas épargné le Québec, une société dépeinte à la limite de la caricature comme étant tricotée serrée et consensuelle. La façon de s’en débarrasser relève du mystère.

Dans « Beaucoup de chicanes dans ma cabane », Stéphane Baillargeon interviewe le professeur de littérature de l’UQAM Dominique Garand, qui a recensé 3000 textes polémiques en tous genres de 1800 à 2000 dans le corpus québécois. « C’est sans arrêt. On s’agite et on se dispute sans cesse », dit-il. Voilà qui remet le mal en perspective.

La polarisation prend une nouvelle tournure en cette époque où n’importe quel abruti peut entrer dans l’intimité de notre quotidien pour vomir son dédain dans ces écrins virtuels que nous n’arrivons plus à quitter. La logique du débat selon le modèle délibératif d’Aristote, décrit par l’auteur Garand, nous incite à les confronter, car « le débat met en jeu des positions concurrentes qui s’orientent vers un consensus autour de la meilleure option possible, dans le respect de l’adversaire ».

C’est peine perdue, car il n’y a pas de logique dans la polarisation, pas de consensus possible à l’issue du débat où les belligérants s’enferment dans leur chambre d’écho respective. Elle est affaire de croyance, qui n’est pas sans rappeler le fondamentalisme religieux, comme le souligne Normand Baillargeon (« 22 idées à méditer sur la polarisation des débats »). Envisager la polarisation dans les univers numériques sous l’angle de la croyance, voire de la radicalisation, est une avenue prometteuse.

Les médias qui enracinent leur action dans l’information de qualité rivalisent d’imagination pour décrypter les fausses nouvelles, alors qu’ils sont pourtant des producteurs nets d’informations vérifiées. C’est comme s’ils se livraient à une surenchère de précision factuelle pour contrecarrer les excès des théoriciens du complot et autres adeptes de fausses nouvelles.

L’œuvre est utile d’un point de vue pédagogique, mais il est illusoire de penser que les médias réussiront ainsi à infléchir les opinions de ceux qui vivent dans une ère post-factuelle. L’expérience américaine en fournit un exemple probant. Selon un récent sondage CNN, 70 % des électeurs républicains (et 30 % de la population) croient que l’élection Joe Biden a été frauduleuse, bien qu’aucune preuve ne soutienne une telle affirmation… Sauf les élucubrations de Donald Trump et de ses partisans. Les conséquences de cette polarisation mensongère n’en sont pas moins désastreuses. Les États à majorité républicaine rivalisent de mesures législatives pour encadrer et restreindre le droit de vote qui pénaliseront les Noirs et les membres des minorités. Les faits ? Ils n’ont plus aucune poigne sur ces convertis.

Lutter contre la polarisation, c’est se faire Sisyphe dans le costume de Don Quichotte. Le combat est sans cesse à refaire, et les résultats sont mitigés. Une société démocratique doit tout de même trouver des moyens de limiter les dégâts pour garder un semblant de cohésion sociale, tout en veillant à protéger le droit à la liberté d’expression et à la diversité des opinions.

Une partie de la rage qui déferle aujourd’hui est attribuable aux excès des extrêmes à la gauche et à la droite de l’échiquier politique, qui méritent la réprobation. Elle est aussi le résultat d’une démocratisation de la participation au débat rendue possible par la révolution numérique. L’homme blanc lettré n’a plus le monopole de la polarisation comme au bon vieux temps de l’ethnocentrisme inconscient. Pour le meilleur, cette révolution a permis aux « exclus de l’histoire », pour paraphraser Emilie Nicolas (« Entre civilisés »), d’ajouter des perspectives nouvelles aux débats, ce qui n’est pas sans chatouiller les « gardiens de la parole publique civilisée ». Pour le pire, elle a libéré un populisme décomplexé qui nivelle par le bas, salit et avilit.

Dans cette fausse agora où l’on additionne les propos contrastés pour mieux soustraire les propos nuancés, les grands gagnants demeurent les plateformes de commerce électronique qui ont su transformer notre attention en revenus publicitaires, sans égard à la valeur probante pour la cohésion sociale ou les institutions démocratiques. Pierre Trudel décrit bien ce processus de création de valeur, qu’il ne faut pas confondre avec un processus d’information (« La polarisation en ligne et ses lois »). La polarisation est payante, c’est tout.

Notre équipe de journalistes et collaborateurs a proposé un cocktail de mesures pour freiner la polarisation : l’éducation au débat d’idées dans les écoles, la fin de l’anonymat sur les plateformes numériques, la dénonciation des comportements tombant sous le registre du Code criminel, le décrochage salutaire des réseaux sociaux, etc.

Ces efforts ne dispensent pas nos gouvernements d’interventions chirurgicales afin de préserver la liberté d’expression et de soumettre à la surveillance démocratique les algorithmes qui nous poussent vers des contenus toujours plus extrêmes pour monnayer notre attention. Agir sur les algorithmes reste la façon la plus prometteuse de contenir la bête.

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