Miner la démocratie

Sur les réseaux sociaux, les députés de l’Assemblée nationale sont la cible de plus en plus fréquente de propos injurieux et haineux, d’allusions racistes et sexistes et, pire, de menaces et d’intimidation. Si les élus ne sont pas les seules personnalités publiques à subir ces charges hargneuses, ils sont bien placés pour constater que le phénomène a pris de l’ampleur à la faveur de la pandémie. Tout ce fiel déversé par des quidams irascibles qui préfèrent la détestation à l’argumentation est contraire à nos valeurs démocratiques.

Grâce à un questionnaire auquel ont répondu 95 des 125 députés de l’Assemblée nationale, Le Devoir a appris que la presque totalité des élus ont déjà reçu des messages désobligeants, haineux ou menaçants sur leurs comptes Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube. Nombre de ces propos répréhensibles portaient sur les mesures dictées par l’état d’urgence sanitaire mais l’environnement, l’immigration, la laïcité et la violence envers les femmes sont autant de sujets qui ont servi de déversoir. La ministre du Tourisme, Caroline Proulx, a fait l’objet de menaces durant les premiers mois de la pandémie. Son ministère n’est pas source de controverses habituellement, mais les règles de confinement et la lenteur à entamer le déconfinement cet été lui ont valu d’être inondé de messages agressifs. De son côté, le député de Jonquière, Sylvain Gaudreault, a payé cher pour son opposition au projet de GNL Québec et a eu droit à son lot d’insultes et d’allusions à son homosexualité.

À la suite de ces attaques aux relents complotistes, certains élus ont modifié leur façon de faire. Ils ont commencé à s’autocensurer en quelque sorte, à écarter certains sujets de leurs comptes Facebook ou Twitter. Plus question de faire la promotion des mesures sanitaires qu’ils savent controversées, de rappeler, par exemple, l’importance du port du masque. Ce n’est pas sans gravité puisque ces voix vociférantes ont ainsi réussi à museler des représentants du peuple. Ce climat néfaste pourrait aussi nuire au recrutement de futurs candidats aux élections.

Ces assauts sont le fait d’individus souvent marginalisés qui ne sont pas représentatifs de l’opinion publique mais qui, grâce aux réseaux sociaux et leurs algorithmes, se fédèrent et se confortent dans leur chambre d’écho. Même si leurs positions sont irrationnelles, ils sont persuadés de détenir l’immuable vérité. Il est donc inutile de tenter de les convaincre de quoi que ce soit qui serait contraire à leurs convictions. Les réseaux sociaux ne sont pas conçus pour favoriser le dialogue et la délibération, à la base même d’une saine démocratie, mais servent plutôt à capter l’attention, à générer des clics que l’outrance alimente.

Quand ces grandes gueules menacent l’intégrité physique d’un élu, il peut toujours s’adresser aux forces policières. De même, le Code criminel condamne la propagande haineuse et l’incitation à la violence. Les propos sexistes ou racistes, tout comme ceux qui portent atteinte à la dignité des personnes, peuvent être sanctionnés. Mais les recours sont lourds et difficiles. Il faut aussi respecter la liberté d’expression, une valeur cardinale protégée par les chartes des droits, qui comprend le droit d’exprimer des opinions controversées et dérangeantes. Et il est souvent ardu de distinguer entre les propos répréhensibles et les critiques virulentes mais légitimes. Le manque de savoir-vivre, la faiblesse des arguments, la science infuse, la foi du charbonnier et même la mauvaise foi ne sont pas motifs à poursuites.

Le fait que des insulteurs sur les réseaux sociaux gardent l’anonymat ou se cachent derrière de fausses identités pose problème. Une éthique de la visière levée devrait s’appliquer aux commentaires publics sur ces plateformes numériques. Quiconque s’exprime dans un média traditionnel, dans une lettre ouverte ou un texte d’opinion, doit s’identifier. Une telle obligation devrait exister quand quelqu’un prend la parole publiquement sur les réseaux sociaux, et ce, en protégeant l’anonymat des lanceurs d’alerte qui font œuvre utile. Par ailleurs, le juriste Pierre Trudel estime qu’on ne devrait pas laisser les grandes multinationales du numérique réglementer seules leurs réseaux sociaux et user sans entrave d’algorithmes secrets qui exacerbent la polarisation.

La vie démocratique s’accommode mal des injures qui tiennent lieu de discours militants. Nos élus n’ont pas à faire les frais d’une surenchère de l’invective qui n’a rien à voir avec les échanges qui doivent animer les débats de société. La classe politique mais aussi les citoyens, qui ont le droit de s’indigner du comportement de sectaires mal embouchés, doivent y voir.

16 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 5 mai 2021 04 h 31

    Une pensée à la fois respectueuse et constructive

    Le seul endroit où j'enregistre des commentaires sur le WEB est Le Devoir: la présence d'un modérateur me rassure. Comme beaucoup d'autres, l'on m'a transféré des liens électroniques permettant de lire des opinions haineuses sur des questions compliquées et complexes. Instinctivement, j'arrête de les lire parce qu'elles me salissent et en salissent d'autres; j'avise alors l'ami me l'ayant transmise de la raison pour laquelle j'évite ainsi de lire ce qu'elle m'envoie.
    Connaître la véritable identité d'un auteur ou d'une auteur me semble nécessaire. On peut avoir des opinions tranchées sur des questions complexes et compliquées; on peut aussi se tromper et être leurré, mais on ne peut semer la haïne. Plus généralement, la liberté d'expression doit s'exercer prudemment et dans le respect d'autrui; pour être constructive, elle doit aussi inviter au dialogue; elle apprécie les retours en arrière, ne serait-ce que pour savoir si on a toujours la même opinion, si l'on s'est trompé ou pourquoi on le fut.

    • Françoise Labelle - Abonnée 5 mai 2021 08 h 05

      Le Devoir a de grands mérites. Il ne reste plus beaucoup de médias qui permettent encore les commentaires et la modération est coûteuse. Le Devoir a écouté ceux pour qui le commentaire est une partie importante de leur vie.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 mai 2021 12 h 43

      D'accord. Merci au Devoir pour ce dossier sur la polarisation. Je constate une nette amélioration dans les commentaires qu'on peut lire dans le Devoir. Moi aussi je limite mes commentaires au Devoir car il y a une modération qui nous évite ce qu'il y a de pire dans ce genre d'exercice. Je ne saurais dire si c'est parce que la modération est plus sévère ou si c'est parce que ceux qui commentent les articles se sont disciplinés. Mais bravo ça rend cela beaucoup plus intéressante.

    • Raymond Labelle - Abonné 5 mai 2021 15 h 56

      La modération a meilleur goût.

  • Guy Archambault - Abonné 5 mai 2021 08 h 08

    Se sentir démuni

    Une chose me frappe dans l'édito et le seul commentaire émis avant 08h00. C'est le sentiment d'imppuissance vécu par les lecteurs devant l'expression d'opinions haineuses exprimées sur les réseaux sociaux. Ils sont contraints de subir. Deux questions. Peut-on donner du pouvoir aux lecteurs pour contrer ou même bannir l'expression d'opinions qui s'avèrent clairement haineuses ? Si oui, comment ? Sinon, cela me confirmera dans mon choix de ne jamais m'abonner à ce genre de diffuseur de haine.

    Guy Archambault abonné

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 mai 2021 08 h 38

    Prêcher par l'exemple

    Dans un autre éditorial, l'éditorialiste bien embouché décrétait de manière péremptoire que « l’omerta persiste dans le réseau de la santé et protège des gestionnaires qui se distinguent par leur froide amoralité et leur manque de jugement.» Pour être bien sûr de son effet, il avait désignés ceux-ci comme les « vrais coupables » au terme d'un procès public instruit en ces pages par une employée de fraîche date mais - faut-il croire ? - rompue à tous les enjeux liés à la gestion des cas de personnes psychiatrisées.Le Devoir n'est plus en reste dans cette inflation de l'opinion « vociférante ». Il pourrait se garder une petite gêne au lieu de se livrer au très facile exercice de se mettre à distance du pire.

    • Luc Lepage - Abonné 5 mai 2021 15 h 02

      L’éditorialiste lui ne s’est pas caché. Eh oui, l’omerta existe bien dans nos institutions. La loi du « pas de vague » sévit dans nos écoles publiques particulièrement. Dénoncer cet état de chose n’a rien avoir avec une inflation vociférante.

  • Bernard Terreault - Abonné 5 mai 2021 08 h 42

    Où ça devient criminel

    Se faire ''crier des noms'' comme on disait dans mon enfance, c'est normal, ça a toujours été comme ça. Si on n'est pas capable de prendre ça, c'est qu'au départ on est peu sûr de soi, on sent que les insultes sont justifiées! Mais si on menace les gens, c'est criminel, alors il ne faut pas hésiter à poursuivre les coupables et à les condamner.

  • Richard Cusson - Abonné 5 mai 2021 10 h 35

    Autrefois...

    Avant l’internet ces mêmes injures avaient lieux à l’assemblée nationale entre les élus des différents partis. Des attaques verbales à haute voix ou alors des murmures cinglants. Au moins on pouvait identifier les coupables et les expulser. Personnellement comme élu je resterais loin des réseaux sociaux.